Le Célibat et l’amour (Octave Uzanne)

Le Célibat et l’amour (Octave Uzanne)

Octave Uzanne | Le Célibat et l’amour | 1912

Source : lautrelivre.fr
Source : lautrelivre.fr

Étrange et attachante figure que celle d’Octave Uzanne, encore un grand oublié du siècle (avant-)dernier : dandy, homme de lettres, journaliste, éditeur et bibliophile, proche des décadents et des symbolistes (Marcel Schwob, Remy de Gourmont), avec lesquels il entretient des relations artistiques fécondes ; intime de Barbey d’Aurevilly et de Jean Lorrain, sur lesquels il publie des volumes de souvenirs, il a écrit des dizaines de livres dont très peu sont encore connus aujourd’hui. Au même titre que d’autres écrivains plus ou moins disparus du devant de la scène littéraire depuis le milieu du XXe siècle, il a pourtant ses adeptes et un site Internet lui est exclusivement consacré (voir notre page « Recommandations »), dû au libraire Bertrand Hugonnard-Roche et au groupe facebook des « Amis d’Octave Uzanne ». Cet intérêt bibliophilique est d’autant plus justifié que les œuvres d’Uzanne ont bénéficié de nombreuses éditions luxueuses ornées de superbes illustrations, dues notamment à Félicien Rops, artiste décadent par excellence, proche de Huysmans et de Joséphin Péladan.

Esprit curieux, spirituel et touche-à-tout – « polymathe », aurait dit l’auteur ! -, Octave Uzanne (1851-1931) a connu deux grandes passions dans sa vie, comme le rappelle Remy de Gourmont dans ses Promenades littéraires : le livre et la femme. Ceci explique qu’il ait publié une grande quantité d’ouvrages consacrés à la bibliophilie et un nombre encore plus grand à la mode féminine et à l’amour. De façon significative, les seuls livres d’Uzanne réédités dans les années 2000, respectivement aux éditions Manucius et La Part commune, se font le reflet de cette double prédilection : La Fin des livres (tiré du recueil Contes pour les bibliophiles) et Le Célibat et l’amour. Ce dernier titre offre sans doute un aperçu éloquent de l’art et des préoccupations de l’auteur. En effet, alors qu’il semble traiter objectivement d’un sujet scientifique – même s’il s’agit de sciences humaines -, ce livre ne parle absolument que d’Octave Uzanne, qui se mire dans ses passions et expose des points de vue très personnels.

Un célibataire militant

 

Source : remydegourmont.org
Source : remydegourmont.org

Les romans déguisés en traités, ou les traités déguisés en romans, avec pour sujet la femme et l’amour, qu’ils soient d’inspiration romantique, libertine ou puritaine, donnent lieu à une profusion de titres tout au long du XIXe siècle et au début du XXe. Après Balzac (Physiologie du mariage) et Stendhal (De l’amour), on peut penser notamment à Paul Bourget (Physiologie de l’amour moderne), à Henri de Régnier (Lui, ou : les femmes et l’amour), à Léon Daudet (La Femme et l’amour), à Abel Bonnard (L’Amour et l’amitié) et à bien d’autres encore. En marge, on trouve aussi Remy de Gourmont et sa fameuse Physique de l’amour, qui décrit l’instinct sexuel des animaux et semble à travers eux analyser les comportements humains. Avec un titre comme Le Célibat et l’amour, Octave Uzanne s’inscrit donc dans cette tradition, se réclamant également du XVIIIe siècle, celui de Choderlos de Laclos, de Crébillon fils et de Rétif de la Bretonne. De fait, son livre dégage un parfum de galanterie et de libertinage dix-huitiémistes un peu suranné qui confère au texte une saveur particulière : on comprend que Remy de Gourmont ait bien voulu en écrire la préface !

Uzanne s’y livre en effet à un vibrant éloge du célibat, seule condition vivable selon lui pour un homme qui chercherait le bonheur dans l’amour. Le mariage lui paraît une institution bourgeoise sclérosante et excluant tout sentiment, toute passion. Quand il n’unit pas tout simplement deux personnes qui ne s’aiment pas et qui seront malheureuses ensemble, il peut amener deux personnes qui s’aimaient au départ à se détester ! Au nom de la liberté, de la fantaisie et surtout de l’amour, les devoirs et les contraintes qu’impose le mariage se doivent donc d’être évités absolument par tout homme de goût, notamment par l’artiste. Voilà pour celui-ci une excellente occasion de rejeter l’esprit bourgeois tant brocardé par Baudelaire, Flaubert ou Rimbaud (mais qui a bien failli se marier, lui !). L’époque est d’ailleurs féconde en célèbres figures d’écrivains « vieux garçons », parmi lesquelles se situe Uzanne : Barbey d’Aurevilly, Edmond de Goncourt, Huysmans, Coppée, Gourmont, Lorrain… Mais il y a les célibataires tristes et les célibataires gais : Uzanne fait indéniablement partie de la seconde catégorie ; on se le représente volontiers comme un Huysmans qui serait jouisseur et qui profiterait des plaisirs de la vie, à l’opposé du désenchanté d’En ménage ! Ce qui n’empêche pas l’auteur du Célibat et l’amour d’envoyer des clins d’œil à ce dernier en utilisant plusieurs fois l’expression « à rebours ».

Amoureux des femmes, amoureux des mots

 

Source : fr.wikipedia.org
Source : fr.wikipedia.org

Le célibataire d’Octave Uzanne, qui est forcément rentier afin de pouvoir mener une vie galante à la hauteur de ses ambitions, a des points communs avec Des Esseintes : sa passion pour les livres, les œuvres d’art et les bibelots, ses longues descriptions d’intérieurs, son goût pour une vie retirée… Mais il fait aussi beaucoup penser à un personnage libertin tout droit sorti d’un roman costumé d’Henri de Régnier, truculent et amoureux de la bonne chair, car au-delà du rejet du mariage, le vrai sujet du livre, c’est évidemment la femme. Sur des dizaines de pages, l’auteur les décrit amoureusement dans toute leur noblesse et dans toute leur fragilité, raffolant des menues subtilités et des multiples variations de leurs humeurs, des petites mais délectables imperfections de leur physionomie ou de leur caractère. Et c’est là que le livre témoigne vraiment des prédilections et des obsessions de son auteur : Uzanne semble vouloir y recenser tous les types de femmes différents, comme si une telle chose était possible ! L’auteur du Célibat et l’amour adore dresser des typologies, il a la folie des listes, comme tout collectionneur maniaque qui se respecte : les différents types de célibataires, d’amoureux et d’amoureuses ; les meilleures façons de recevoir une femme dans sa garçonnière ; les différentes manières de décorer son intérieur, entre fétichisme et préciosité ; les livres qu’il faudrait y placer ; etc.

Maupassant écrivait à propos de Francis Poictevin, l’auteur de Ludine, que celui-ci avait « la maladie des mots ». On pourrait en dire autant d’Octave Uzanne, tant son livre est rempli de néologismes, d’archaïsmes, de mots rares, que l’auteur épingle sur sa page tel un entomologiste fervent. C’est ainsi à un véritable festival langagier que nous convie Le Célibat et l’amour, où l’on croise une profusion de termes relatifs au mariage que sans doute peu de lecteurs avaient déjà rencontrés : « gynécophile », « philogyne » (= qui aime les femmes), « polygyne » (= qui a plusieurs femmes), « misogame » (= qui déteste le mariage), « gamophobie » (= fait de détester le mariage), « matrimoniable » (= mariable), « néogame » (= nouveau marié)… L’auteur fait l’éloge de la « vie célibe », il célèbre ou critique « l’adéliparie » (= embonpoint excessif), la « charnalité » de certaines femmes, il fête les « bragardises » (= gaillardises)… D’un côté l’on trouve l’adjectif « stercoreux » (= de nature excrémentielle), évidemment destiné à ses ennemis, et de l’autre une quantité de termes laudatifs pour qualifier l’amour, qui « se délicate », qui « s’amignotte » (= se flatte), etc… À tout moment l’on sent combien Uzanne est un fin lettré, un féru de lettres classiques et d’étymologie, un élitiste et un esthète raffiné, ennemi de toute convention et de toute médiocrité. Il maîtrise à la perfection, à l’instar d’autres dandys tels Oscar Wilde ou Remy de Gourmont, l’art de la formule et de l’aphorisme : « Le parfait misogame a observé qu’il existe dans la légitimité du mariage une sottise comparable à celles de la décoration de la Légion d’honneur, ou des hiérarchies d’Académie, c’est-à-dire une consécration aux yeux des seuls imbéciles. »

Une curiosité littéraire

 

Source : librairie-hugonnard-roche.blogspot.com
Source : librairie-hugonnard-roche.blogspot.com

Cela dit, le livre d’Octave Uzanne n’est pas exempt de faiblesses. N’étant ni un roman ni un véritable essai, il ne possède aucune des qualités qui peuvent retenir le lecteur attiré par l’un ou l’autre de ces genres. Certes, il ne s’agit pas de vouloir faire rentrer à tout prix Le Célibat et l’amour dans une « case » littéraire bien définie, mais force est de constater que son absence totale de plan et son refus absolu de satisfaire toute autre attente que celle de son auteur peuvent parfois jouer en sa défaveur. Les premières pages surprennent, intriguent et amusent car la force du livre réside dans l’affirmation d’une indépendance d’esprit et de ton très appréciable (surtout au sein de la société française des années 1910, encore très normative), ainsi que dans l’utilisation d’un langage magnifique, plein de richesse et de drôlerie. Mais, rapidement, l’intérêt retombe et il faut s’armer de volonté pour continuer après avoir constaté que très vite, l’auteur se répète beaucoup, chaque nouvelle liste, chaque nouvelle typologie ressemblant à une variation à partir de la précédente. L’argument du livre tenant finalement en peu de pages, on peut déplorer qu’il soit si long : peut-être aurait-il fallu n’en rééditer que des morceaux choisis… Les phrases inspirées et poétiques, voire les paragraphes entiers, sont nombreux mais il faut parfois attendre un certain nombre de pages avant d’en retrouver. Le brillant, le fulgurant alterne donc avec le banal, sans qu’il y ait de véritable trame pour tenir l’ensemble suffisamment serré.

En outre, pour le lecteur d’aujourd’hui, les analyses d’Octave Uzanne ont forcément quelque chose de très daté. Cela est sans doute vrai de l’ensemble des romanciers « de la femme » durant la Belle Époque (Marcel Prévost, Paul Hervieu, Abel Hermant), mais ici la dimension désuète ne peut pas avoir le même intérêt historique, psychologique et social que dans les romans d’un Paul Bourget par exemple, parce qu’Octave Uzanne, qui disserte au gré de sa fantaisie, ne semble jamais vouloir prendre son sujet assez au sérieux. Tantôt l’auteur expose les types de femmes et d’hommes qu’il juge les plus élevés et les plus achevés, et dans ce cas il se complaît dans une sorte d’étrange utopie, de rêve d’amour idéal – qui n’est pas sans intérêt, d’ailleurs. Tantôt il parle de la réalité qui l’entoure et qu’il estime peu, et dans ce cas il ne s’embarrasse pas de subtilité, ce qui limite souvent la portée de ses remarques. Pour être apprécié, Le Célibat et l’amour doit donc être lu par petites touches et considéré comme une distraction, un badinage érudit, un plaisir de lettré employant son oisiveté de la plus noble des façons. Reste alors la richesse de la langue, témoin d’un temps révolu et profession de foi d’un amoureux de la beauté sous toutes ses formes. C’est là l’intérêt majeur de ce livre, qui justifie à lui seul sa survie jusqu’à nos jours.

Grégory Bouak

Source : librairie-hugonnard-roche.blogspot.com
Source : librairie-hugonnard-roche.blogspot.com

N. B. Signalons que Pierre-Jean Dufief, spécialiste des frères Goncourt, de Lucien Descaves et du roman dans la seconde moitié du XIXe siècle, a consacré une communication à Octave Uzanne dans le cadre d’un colloque sur le thème de la bibliophilie, le 13 octobre 2016 à Paris.

Quelques éditions du Célibat et l’amour :

  • Mercure de France, 1912 (épuisée).
  • La Part commune, 2008 (disponible).

Articles récents consacrés à l’auteur (source : Wikipédia) :

  • Pierre Juhel, « Octave Uzanne : sa revue L’Art et l’Idée en 1892 », Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français (année 2003), 2004, p. 329-356.
  • Pierre Juhel, « Lettres d’Octave Uzanne à Félix Nadar », Bulletin du bibliophile, 2008, no 2, p. 351-389
  • Bertrand Hugonnard-Roche : « Octave Uzanne, homme de lettres, bibliophile, journaliste … indépendant », Art & Métiers du Livre, mars-avril 2013, no 295, p. 20-35.

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