Dans les Ténèbres (Léon Bloy)

Dans les Ténèbres (Léon Bloy)

Léon Bloy | Dans les Ténèbres | 1918

Dans les Ténèbres, Léon Bloy
Source : amazon.fr

En vue de 2017, année du centenaire de la mort de Léon Bloy, qui sera marquée par l’organisation d’un colloque international à la Sorbonne au mois de novembre, il est sans doute opportun de (re)lire Dans les Ténèbres, dernier ouvrage de l’écrivain, achevé à peine un mois avant sa mort. Édité plusieurs fois au Mercure de France de 1918 à 1969, ce petit volume est repris en 2014 par l’éditeur grenoblois Jérôme Millon, auquel on doit également plusieurs rééditions de Huysmans. En 2016, c’est Jeanne d’Arc et l’Allemagne, autre titre de Léon Bloy, qui est repris. L’intérêt de ces rééditions est de s’accompagner à chaque fois d’études critiques de qualité dues à des érudits tels Jérôme Solal, auteur de plusieurs livres consacrés à Huysmans chez les Classiques Garnier et chez Minard, et François Angelier, directeur de la collection « Golgotha » chez Jérôme Millon et auteur en 2015 d’un essai intitulé Bloy ou la fureur du Juste, paru aux éditions Points.

Le dernier cri

Après les Méditations d’un Solitaire en 1916, Dans les Ténèbres constitue le chant du cygne de Léon Bloy (né en 1846), usé par la maladie et par les constantes difficultés matérielles, ulcéré par son époque et par ses contemporains (à ce propos, une erreur est à signaler p. 15, dans l’introduction, où l’on peut lire : « Le 19 mai 1917, Bloy meurt », alors que l’on voit plus loin, p. 17 : « Il meurt le 3 novembre ». C’est la seconde date qui est la bonne). Tout en sentant venir sa propre fin, il voit la guerre comme une gigantesque accumulation de signes annonçant également la fin du monde qu’il exècre et le début de l’autre, qu’il a toujours appelé de ses vœux : celui de Dieu. Dans son introduction intitulée Léon Bloy devant les canons, François Angelier, par ailleurs spécialiste de la question puisque directeur d’un ouvrage intitulé La Salette. Apocalypse, pélerinage et littérature (1856-1996), précise que Bloy « ne voit pas dans le conflit l’actuation de la Fin des temps, l’entrée en apocalypse de l’histoire humaine, mais un simple prélude, prodrome et roulements de tambours » (p. 11). Le pire et le meilleur sont donc encore à venir, ce qui permet à Léon Bloy de se livrer à deux de ses activités favorites, à savoir l’imprécation, n’épargnant ni Français ni Allemands, et l’interprétation des messages divins – « avec une audace qui peut ressembler à de la folie », reconnaît-il (« L’aveugle-né », p. 132).

danslestenebres
Source : amazon.fr

Constitué de très courts chapitres conçus comme autant de réflexions quotidiennes sur des sujets récurrents (« Les aveugles », « La douleur », « Le miracle », « Le désastre intellectuel », « Les nouveaux riches »), Dans les Ténèbres ne se lit pas comme un roman, loin s’en faut, ni même comme un recueil de nouvelles, genres dans lesquels Bloy s’est déjà illustré auparavant, mais plutôt comme le Journal dont on ne lit que quelques pages à la fois pour mieux les apprécier et les méditer. Il constitue ainsi une brillante – bien que ténébreuse – synthèse de la pensée et de l’écriture bloyennes, ainsi qu’un fabuleux répertoire de citations pour qui voudrait composer un pot-pourri de Léon Bloy. Il est donc tout naturel qu’Hubert Juin, autre spécialiste de Bloy, en ait sélectionné plusieurs extraits pour son anthologie Léon Bloy en verve (Horay, 1972 puis 2008). Bien que poussé à l’écriture par l’ennui, comme le rappelle François Angelier, à aucun moment Bloy ne donne l’impression de s’ennuyer en écrivant, et encore moins ennuie-t-il son lecteur ! A soixante-et-onze ans, le vieux lion semble avoir conservé toute sa verve, jetant ses derniers coups de griffes et faisant partager ses ultimes visions : « Tout Bloy est là : intact, concentré, somptueux et virulent, funèbre. » (Léon Bloy devant les canons, p. 17-18).

Pour un livre traitant de la guerre, on y trouve très peu de faits, très peu de dates, très peu de noms. Dans « Un solécisme », l’auteur récuse d’ailleurs jusqu’à l’usage du mot « guerre », auquel il préfère tout simplement celui « d’assassinat », balayant d’un énième revers de main méprisant ce qu’il considère comme les insuffisances langagières et intellectuelles de son temps (« Prostituer le nom de guerre à ce que fait l’Allemagne depuis trois ans, c’est simplement abolir le sens des mots, en même temps que disparaissent les notions les plus élémentaires de l’honneur », p. 116). De même, il parle très peu de littérature – ce qui peut surprendre -, sauf pour en dire le plus grand mal. Cent ans après, alors que nous redécouvrons tant de romans, tant d’essais datant et traitant de la Grande Guerre, tous plus ou moins dignes d’intérêt, un tel rejet de tous ces textes nous prouve bien à quel point Bloy s’est toujours situé sur un plan radicalement autre, dans une perspective définitivement inactuelle et atypique. La façon dont il traite Le Feu d’Henri Barbusse, prix Goncourt 1916 – forcément un motif supplémentaire de détestation aux yeux de Bloy -, considéré comme l’un des meilleurs romans sur le sujet, écrit par un romancier ayant vécu l’enfer des tranchées, a de quoi faire grincer des dents ! Certes, Bloy rejette ce livre d’abord parce qu’il y sent une profonde absence de Dieu, mais au-delà de cet aspect il condamne également l’écriture.

leon-bloy-3-11-14
Source : larepubliquedeslivres.com

Un pamphlet corrosif

De toute façon, Dans les Ténèbres ne serait pas un livre de Bloy si l’auteur ne s’y livrait pas à son habituel jeu de massacre et s’il ne se déchaînait pas avec une grande violence verbale contre ses cibles favorites, à savoir les riches, les profiteurs, les hypocrites, à propos desquels il écrit : « ce serait un délice paradisiaque de les éventrer » (« Les nouveaux riches », p. 130). Une formule résume tout cela : « C’est la banqueroute des âmes » (« La putréfaction », p. 90). D’autant plus jouissif qu’il se montre totalement catégorique, brutal et injuste, l’entrepreneur de démolitions a le don de la formule-choc visant à terrasser toute contradiction : « Dieu est ou Dieu n’est pas. […] Si ce postulat [le fait que Dieu existe] n’est point admis, on est par force un athée ou un imbécile, deux équivalents, d’ailleurs, au point de vue esthétique. » (« Le miracle », p. 79). C’est ici l’occasion de rappeler que Léon Bloy, si souvent tragique, peut aussi se montrer drolatique ; c’est sans doute la contrepartie nécessaire à tant de souffrance et tant de lamentations. Il est possible que ce comique ne soit pas toujours volontaire, car Dans les Ténèbres aborde des sujets que Bloy traite la plupart du temps sans aucun second degré. Cependant, l’auteur ironique des Histoires désobligeantes ou le critique féroce du Pal aime à manier un humour très grinçant et il faut bien reconnaître qu’avec Léon Bloy, on rit beaucoup (et c’est un des plus autorisés qui le dit : Stanislas Fumet, dans une émission de radio de 1969, « Visages mémorables ») !

Dans le chapitre « La putréfaction », on nous explique qu’il existe des âmes « vivantes » et des âmes « mortes ». Dans cette logique, un vivant, s’il n’est pas un chrétien selon Léon Bloy, peut très bien porter en lui une âme « morte », c’est-à-dire une âme putréfiée. Par la suite, on assiste à une scène tout droit sortie d’un récit fantastique au fort potentiel burlesque, dans laquelle le narrateur est entouré de vivants qui sont peut-être des morts : qui sait, ses amis sont peut-être des pourritures ambulantes, et même ses parents étaient peut-être morts quand ils lui ont donné naissance ! Et le narrateur d’assurer doctement : « Ils fonctionnent pourtant, tous ces fantômes, avec une parfaite régularité. » Mais surtout, en grand scatologue devant l’éternel, Léon Bloy semble se complaire à évoquer l’odeur pestilentielle dégagée par ces zombies, avec le même mélange de dégoût et de fascination que Huysmans, autre rieur à froid, dans Sainte Lydwine de Schiedam – et l’on sait qu’il n’est pas question de rire puisque la dimension répugnante est ici une condition de la sainteté. Cependant, il est difficile de garder totalement son sérieux à la lecture d’un passage comme celui-ci ; tout y est, langage raffiné, alternance virtuose d’hyperbole et d’euphémisme, d’oxymore et de paradoxe : « Un corps valide et florissant peut être le tabernacle d’une âme putréfiée. Rien n’est moins rare que cette horreur. On connaît des saints qui ont eu le privilège terrifiant de subodorer les âmes. La Bergère de la Salette, Mélanie, en suffoqua, dit-on, toute sa vie. Pénitence d’enfer acceptée par elle et qu’il n’est pas possible d’envisager sans épouvante. La putréfaction universelle consécutive aux châtiments effroyables qui dépeupleraient une partie de la terre peut donc s’entendre de la putréfaction des âmes. Quelques rares amis de Dieu doivent sentir dès à présent quelque chose de l’horrible odeur. » (p. 89). Grand privilège en effet, et que ne donnerait-on pour faire partie de ces « rares amis »… Nous suggérons au passage la lecture des ouvrages suivants : L’Écriture comique de J.-K. Huysmans (Gilles Bonnet, Honoré Champion, 2003) et Le Rire de Léon Bloy (textes réunis et présentés par Joseph Royer et Bernard Sarrazin, Lettres modernes Minard, 1994).

leonbloy
Source : lamouetterouge.fr

Bloy tel qu’en lui-même

Retrouvant sa gravité dans la majeure partie de l’ouvrage, Léon Bloy choisit de se concentrer sur la seule chose qu’il estime digne d’intérêt, sur ce qui, littéralement, crève les yeux et que tout le monde s’obstine à refuser de voir : l’imminence du « Règne de l’Esprit », l’arrivée du moment d’épiphanie où l’attente prendra fin, où l’on reconnaîtra les Miracles pour ce qu’ils sont, où les Justes seront récompensés et les autres, châtiés. La certitude que ce moment est proche constitue la seule consolation d’un vieillard qui s’est appelé, trente ans plus tôt, Le Désespéré : « Il n’y a plus d’espérance humaine. Les aveugles s’en aperçoivent enfin et les pires brutes commencent à sentir la nécessité d’un renouveau. Il faut que tout meure ou que tout change. On est à l’automne du monde. La végétation des âmes est interrompue et l’hiver approche avec toutes les épouvantes. » (« L’avènement inimaginable », p. 94). Tant mieux pour le lecteur à qui Léon Bloy, comme en transe, livre ses visions hallucinées et hallucinantes (les larmes changées en sang puis en ruisseaux de feu), riches en poésie et en termes évocateurs rehaussés par les majuscules (« le Jardin du Miracle », « le parterre de la Rose Mystique », « le Réservoir du redoutable Jardin »), et dans lesquelles il donne libre cours à son goût pour l’hyperbole permanente (« une de ces immolations épouvantables qui font ressembler la France à une fontaine de sang »).

Certains passages brillent plus vivement que d’autres et méritent d’être cités ici. « La douleur » est un chapitre typiquement bloyen, dans lequel est exposée encore une fois sa vision doloriste du catholicisme, sa « mystique de la douleur », pour reprendre le titre du livre d’Albert Béguin (Labergerie, 1948) : « Une âme fière et généreuse recherche la douleur avec emportement, avec délire. Lorsqu’une épine la blesse, elle appuie sur cette épine pour ne rien perdre de la volupté d’amour qu’elle peut lui donner, en la déchirant plus profondément. » (p. 68). Léon Bloy s’est souvent irrité d’être seul à penser ainsi, même parmi les chrétiens ! Sa conception de l’amour et de l’amitié, liée à celle de la souffrance, s’exprime elle aussi de façon absolue, sans concession : « L’amour se reconnaît à ce signe [la douleur] et quand ce signe lui manque, l’amour n’est qu’une prostitution de la force ou de la beauté. Je dis que quelqu’un m’aime, lorsque ce quelqu’un accepte de souffrir par moi ou pour moi. Autrement ce quelqu’un qui prétend m’aimer n’est qu’un usurier sentimental qui veut installer son vil négoce dans mon cœur. » (idem). Dans ce cas, il est compréhensible que Léon Bloy ait été fort déçu par nombre de gens qu’il avait d’abord cru dignes de sa dilection…

oeuvresbloy
Source : amazon.fr

Autre chapitre à retenir : « Le dernier cri ». L’auteur s’y plaint de ce que durant cette période si dramatique, tout le monde s’évertue à nier l’intervention divine dans ce qui peut arriver de bon à la France. Tout se passe comme si, du point de vue des généraux, des soldats, des journalistes et des politiques, la guerre devait être totalement privée de dimension religieuse. C’est évidemment un motif de grande contrariété aux yeux de Léon Bloy. La question est fondamentale : est-ce que vraiment personne, notamment dans la littérature, n’a reconnu d’intervention surnaturelle dans les combats de la Grande Guerre ? Il faudrait sans doute chercher du côté de Georges Bernanos… Un autre exemple nous vient à l’esprit : celui de Maurice Barrès, dans une chronique de L’Écho de Paris intitulée « Debout les morts ! » (17 novembre 1915), où le narrateur, un lieutenant interviewé par l’auteur, dit avoir eu « la foi qui soulève les montagnes » ou encore s’être senti saisi d’une « émotion religieuse ». Dans ce texte qui relate l’expérience mystique d’un soldat galvanisant ses camarades et trouvant autour de lui des munitions comme par miracle alors qu’il se croyait perdu, Barrès fait certes appel au sentiment religieux mais de façon trouble, sans nommer ceux que Bloy attendrait, le Christ ou la Vierge Marie, préférant en rester aux « morts ». Pire, il évoque « le monde invisible des héros et des dieux » ! On se doute que Léon Bloy, très peu en accord avec le nationalisme en général et avec Barrès en particulier, ne pouvait que reprocher à ce dernier son rapport ambigu au catholicisme et sa complaisance pour une forme de syncrétisme, voire de paganisme.

Enfin, il faut parler du magnifique « Un sanglot dans la nuit », à mi-chemin entre le conte et le poème en prose, presque détaché de l’ensemble et se tenant tout seul, rappelant que Bloy est aussi un poète (Poèmes en prose) et un conteur de grand talent (Sueur de sang). S’ouvrant sur une réminiscence de Verlaine (« Pourquoi triste, ô mon âme… »), ce texte raconte un voyage en train, la nuit, durant lequel le narrateur, lui-même en deuil, voit passer « un convoi de blessés ou d’agonisants » et entend soudain, venant de l’extérieur, du « désert », un sanglot profond, terrible, ininterrompu. Le train, qui s’était arrêté, se remet en route et le narrateur, très ému, s’aperçoit que ses voisins de compartiment sont profondément endormis. Il réalise alors que ce sanglot a été « pour [lui] seul ». Mais ce n’est pas tout : à chacun de ses voyages suivants, le sanglot retentit à nouveau ! « Je finis par comprendre que c’était la grande France de jadis qui pleurait en moi, la pauvre vieille mère de tous les enfants de France ! » (p. 63). Dans un passage comme celui-là, à la fois simple et bouleversant, Léon Bloy atteint au sublime. Lui qui parle si peu du sort des soldats et de leurs familles dans le reste du livre, prouve ici combien son cœur est toujours sensible et compatissant à la douleur des autres, non seulement à la sienne.

bloy-angelier
Source : youtube.com

Le mot de la fin

Certes, Dans les Ténèbres n’est pas le premier texte que l’on conseillera aux lecteurs non initiés à l’univers de Léon Bloy, mais il reste relativement accessible pour toute personne ayant un minimum de connaissance de la vie et de l’œuvre de l’auteur, dont il livre en peu de pages la quintessence. On peut donc se réjouir qu’il ait été republié, de même que Jeanne d’Arc et l’Allemagne. Ces deux textes profitent de la commémoration de la Première Guerre mondiale pour resurgir mais la question de leur intérêt historique n’est que le prétexte à de bien plus amples réflexions.

N.B. Nous vous signalons une intéressante émission diffusée sur France Culture en 2015 à l’occasion de la sortie du livre de François Angelier, Bloy ou la fureur du Juste, à (ré)écouter sur youtube ici.

Grégory Bouak

Quelques éditions de Dans les Ténèbres :

  • Mercure de France, 1918 (épuisée).
  • Mercure de France, tome 9 des Œuvres de Léon Bloy, 1969 (épuisée).
  • Jérôme Millon, 2014 (disponible).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Gilles Negrello, Léon Bloy critique, Honoré Champion, 2005.
  • Lydie Parisse, Mystique et littérature, l’autre de Bloy, Lettres modernes Minard, 2006.
  • Pierre Glaudes, L’Œuvre romanesque de Léon Bloy, PELH, littérature et herméneutique, 2006.
  • François Angelier, Bloy ou la fureur du Juste, Points, 2015.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *