Le Journal d’une femme de chambre (Octave Mirbeau)

Le Journal d’une femme de chambre (Octave Mirbeau)

Octave Mirbeau | Le Journal d’une femme de chambre | 1900

Source : livredepoche.com
Source : livredepoche.com

Adapté de nombreuses fois au théâtre et surtout au cinéma, notamment par Luis Buñuel en 1964, Le Journal d’une femme de chambre est le livre le plus célèbre de Mirbeau avec la pièce de théâtre Les Affaires sont les affaires. Pourtant, ce roman ainsi que son auteur sont encore trop souvent négligés par les programmes scolaires et universitaires, ce qui est fort dommage car cela empêche Octave Mirbeau (1848-1917) d’être connu d’un public plus vaste – comme l’est par exemple un Maupassant, qui a œuvré dans des domaines similaires. Gageons que les nombreuses manifestations prévues tout au long de 2017, année du centenaire de la mort de Mirbeau, feront tout pour lutter contre cette négligence. Publié d’abord en feuilleton dans L’Écho de Paris entre 1891 et 1892, Le Journal d’une femme de chambre a été profondément remanié à la toute fin du siècle suite à l’affaire Dreyfus et une nouvelle version en a été donnée à La Revue blanche en 1899. C’est évidemment cette nouvelle version qui a été reprise en volume en 1900 et que les différentes éditions disponibles aujourd’hui nous donnent à lire.

Conformément à son titre, ce roman est d’abord l’histoire d’une servante, une de ces fameuses « bonnes », comme on disait à l’époque, personnage-clé de la littérature de l’entre-deux-siècles dont l’odyssée tragique se terminera avec la célèbre pièce de Jean Genet en 1947. Cette « femme de chambre » pourrait être n’importe laquelle et en tant que telle elle va subir toutes les avanies liées à sa condition. Il semble donc bien qu’on ait affaire ici au Mirbeau que l’Histoire littéraire a retenu : l’auteur humaniste et engagé aux côtés des anarchistes, révolté jusqu’à la fureur. Sacha Guitry, qui l’a bien connu, aimait à rappeler la fameuse formule de Jules Renard : « Mirbeau se lève triste et se couche furieux », pour ajouter : « Triste, il l’était à son réveil en pensant aux injustices qui allaient se commettre – furieux en se couchant, il l’était de ne pas les avoir toutes réparées. » Tout est ainsi dévoilé sans fard dans Le Journal d’une femme de chambre : l’origine souvent très modeste des jeunes femmes ; leur exploitation par des maîtres sans scrupules qui les payent une misère, refusent de les appeler par leur vrai nom et les logent dans des chambres sous les combles où l’on meurt de chaud en été et de froid en hiver ; la promiscuité avec des valets non moins cyniques que leurs maîtres, dont il faut sans cesse repousser les avances ; mais surtout, l’enfer des bureaux de placement, tenus par d’anciennes bonnes qui ont voulu s’acheter une respectabilité et qui se vengent sur les nouvelles venues de ce qu’elles ont elles-mêmes subi.

Un monde cruel

 

Source : telerama.fr
Source : telerama.fr

Les passages où Célestine, l’héroïne du livre, raconte ce qu’elle a vu dans le bureau de la terrible Mme Paulhat-Durand, sont sans doute les plus cruels, délaissant la satire au profit d’un tragique des plus poignants. On y voit comment les futures patronnes s’y livrent à des interrogatoires encore plus intrusifs et humiliants que ceux de la police, comment elles broient avec un mépris sadique les malheureuses qu’elles ont en face d’elles, jugées tantôt trop pauvres, tantôt trop laides ou trop dépravées, transformant un simple entretien d’embauche en une véritable séance de torture. Dans ces moments-là, on doute que Mirbeau cherche vraiment à faire œuvre documentaire ; l’intérêt profond du roman est ailleurs et il est très révélateur de l’esprit tourmenté de son auteur : il ne s’agit pas tant de livrer au public un document réaliste et informatif que d’écrire un grand roman sur la cruauté humaine en général. Rappelons que Mirbeau, auteur de dizaines de contes cruels dans lesquels il se montre encore plus féroce que ses principaux concurrents (Villiers, Bloy, Maupassant, Lorrain, Richepin), a remanié Le Journal d’une femme de chambre dans la période où il livrait son célèbre Jardin des supplices, et cela a certainement entraîné des échos d’une œuvre à l’autre.

Dans la conception du monde très pessimiste de l’auteur, le rapport maître-valet, loin des comédies de Marivaux ou de Beaumarchais, est ici très incarné et très darwinien, décrit comme une permanente « lutte pour la vie » dans laquelle chacun essaie de dévorer et d’anéantir l’autre. Ceux qui ne sont pas assez forts sont destinés à disparaître. Dans le domaine du Prieuré, où se passe l’essentiel de l’action, le corps de Célestine est doublement menacé : exploité jusqu’à l’épuisement par Madame, qui prend plaisir à exiger un travail harassant et à multiplier les demandes capricieuses, il est aussi sollicité de façon dangereuse par Monsieur, qui a la fâcheuse habitude de trousser et d’engrosser toutes les bonnes des environs. Il faut une ingéniosité et une ténacité à toute épreuve pour tenir bon et pour « sauver sa peau » dans de telles conditions. Heureusement, le personnage de Célestine, hors du commun à plus d’un titre, est de taille à résister et peut se faire à la fois le témoin et le rapporteur du drame de la servitude dans la société française de la fin du XIXe siècle. A travers son regard, Mirbeau va brosser le portrait d’une humanité totalement dépravée, parvenue au dernier degré de bassesse imaginable, guère plus civilisée qu’une bête et certainement plus perverse, où personne n’est à sauver puisque les domestiques n’aspirent qu’à prendre la place de leurs maîtres et à jouer le même jeu en sens inverse…

Une humanité dépravée

 

Source : telerama.fr
Source : telerama.fr

Sur le mode du roman picaresque, incapable de rester longtemps au même endroit et comme condamnée à l’errance par une forme de malédiction, Célestine va de place en place, alternant les phases heureuses et malheureuses. Elle raconte ses diverses expériences par l’intermédiaire de fréquents flashbacks qui permettent de relancer l’intérêt du lecteur, convié à une visite du musée des horreurs que l’auteur décrit avec une jouissance certaine. Certes, la galerie de personnages est haute en couleurs : Madame Lanlaire, sèche, méchante et sans doute frigide, d’une avarice sordide ; Monsieur Lanlaire, d’une veulerie désespérante, qui se laisse traiter comme un chien par sa femme et fuit la maison dès qu’il en a l’occasion pour aller courir la gueuse ; Marianne, la cuisinière, obèse et vulgaire ; Joseph, le jardinier-cocher, distant, farouche et antisémite forcené. Le voisin, ancien militaire, ne vaut pas mieux : capricieux, puéril, il déteste les Lanlaire et passe le plus clair de son temps à ramasser des cailloux dans son jardin pour les jeter dans celui d’à côté, exultant quand il parvient à casser des vitres. Sa femme de chambre, Rose, le materne et couche avec lui dans l’espoir d’hériter de sa fortune, sans savoir que celui-ci compte bien la laisser sur la paille après sa mort et que ce bon tour le met en joie !

Tous les hommes, maîtres et valets, sont présentés comme des lâches, des vaniteux et surtout de répugnants libidineux au regard torve, suant, soufflant et bégayant chaque fois qu’ils s’adressent à Célestine. La scène où M. Rabour, premier maître évoqué par elle, lui demande de pouvoir caresser ses bottines et se met à baver, est un grand moment de fétichisme débridé qui s’achève par la mort du vieillard, si consumé par sa manie qu’il est resté avec une bottine entre les dents, qu’on ne pourra lui ôter qu’à coups de rasoir ! Quant aux femmes, elles ne valent guère mieux : toutes jalouses les unes des autres, médisantes et fausses, du haut en bas de l’échelle sociale, elles se régalent de ragots visant à saper les réputations et à éliminer les rivales. Ce qui répugne le plus Célestine, et par là Mirbeau lui-même, c’est avant tout l’hypocrisie dont elles font preuve, parant leurs vices des atours de la vertu et voulant faire bonne figure en société alors qu’elles sont d’une malveillance redoutable. En outre, elles sont atteintes de la même fringale érotique que les mâles, qui devient pathétique au fur et à mesure qu’elles vieillissent. Là encore, on note la récurrence d’une étonnante hideur physique des personnages et d’une fascination dégoûtée de l’auteur pour les chairs grasses, dégoulinantes, ou tout simplement fripées et défraîchies. Le corset dans lequel les tristes créatures tentent de contenir leurs formes déliquescentes peut alors être considéré comme le symbole de leur mensonge permanent.

Une œuvre très personnelle

 

Source : humanite.fr
Source : humanite.fr

À ce sujet, il faut signaler l’étonnante crudité du langage de Mirbeau et sa réjouissante absence de tabous, qui l’amènent à évoquer de façon frontale, sous couvert du franc-parler de son héroïne, d’origine populaire et pas forcément très bien élevée, les réalités du « bas-corporel », entre sexualité et scatologie, avec un potentiel comique indéniable. Le lecteur est souvent entraîné avec une verve communicative dans une suite de saynètes où l’horreur finit par déboucher sur un rire énorme. Tout cela : satire virulente d’un monde fat et ridicule dont on n’hésite pas à moquer jusqu’aux défauts physiques, dégoût éprouvé face à la médiocrité et à l’hypocrisie, style volontiers truculent et rabelaisien, rapproche fortement Mirbeau de deux autres grands vitupérateurs de l’époque : Léon Bloy et Léon Daudet. En effet, on ne peut s’empêcher de penser ici et là aux diatribes déchaînées et drolatiques des auteurs de Sueur de sang et des Morticoles, avec qui Mirbeau forme une sorte d’étrange confrérie, d’une valeur unique et exceptionnelle au sein de la littérature de l’époque.

Après cela, on le voit, ce « Journal d’une femme de chambre » a depuis longtemps renoncé à toute forme d’objectivité pour devenir au contraire une œuvre très personnelle et très typique de son auteur. Celle-ci est l’occasion pour lui de régler ses comptes avec sa bête noire, les antidreyfusards, mais aussi avec les écrivains qu’il déteste. Comme par hasard, tous les personnages haïssables qu’il met en scène sont potentiellement ou activement antidreyfusards, en tout cas affligés de toutes les tares du bourgeois conservateur et mesquin. Prompts aux préjugés et à la violence, tous ses protagonistes sont hélas bien mûrs pour « l’Affaire » qui va secouer tout le pays pendant plusieurs années et dont le journal de Célestine se fait l’écho. On y croise à plusieurs reprises toutes les figures de proue de l’antidreyfusisme puisque la femme de chambre, par ailleurs grande lectrice de Paul Bourget, a servi plusieurs fois chez des maîtres antidreyfusards et que l’un de ses anciens collègues et amants s’est vanté de connaître personnellement François Coppée, qu’il a accompagné à des meetings nationalistes. De salon en salon défilent Jules Lemaître, leader politique de pacotille que Mirbeau rabaisse en mettant l’accent sur sa bonhomie et sur son apparence de vieux faune, Henri Rochefort, Paul Déroulède ou encore Paul Bourget, sur lequel sont concentrées la plupart des attaques. L’auteur du Disciple, que Mirbeau a déjà brocardé dans son recueil intitulé Chez l’illustre écrivain, semble être sa tête de Turc favorite où tout sert de repoussoir : son snobisme, son goût de l’argent et son mépris des pauvres, mais surtout, encore et toujours, son hypocrisie, qui l’amène à défendre le camp de la tradition par opportunisme et à dissimuler son goût pour les « saletés » d’alcôve derrière sa dévotion religieuse.

Plus près de Sade que de Zola

 

Source : larevuedesressources.org
Source : larevuedesressources.org

Cependant, le plus dérangeant est encore à venir. En effet, alors que Célestine, qui se fait le relais de l’auteur, devrait s’insurger contre toute cette horreur, cela n’arrive jamais vraiment. La femme de chambre se plaint lorsqu’elle s’estime maltraitée, mais pour le reste, elle ne condamne ni l’antisémitisme, ni l’antidreyfusisme, ni cette fameuse guerre sociale dans laquelle tout le monde s’entre-dévore. Si elle a des maîtres assez « coulants » qui se montrent gentils avec elle, elle ne remet plus en cause le système social qui l’aliène. Si elle se sent de l’attirance physique pour un homme – et même pour une femme, car sur ce sujet elle se montre très ouverte -, elle se livrera à son tour à cette fameuse frénésie sexuelle qu’elle dénonce chez ses maîtres. Là réside sans doute la principale leçon de pessimisme de Mirbeau : tout le monde est corrompu, y compris les victimes, et personne ne cherchera à mettre à bas l’oppression. Cela va même plus loin : Célestine, personnage très sadien, se révèle tout de suite attirée par l’horrible, le morbide, le dégoûtant et la violence, qu’elle finit par entretenir. Elle décrit tout cela avec trop de complaisance pour ne pas y trouver un plaisir certain. Le lien entre Éros et Thanatos trouve chez elle une profonde résonance, comme l’illustre l’épisode de Monsieur Georges, le jeune maître avec qui elle a une relation amoureuse qui finit par le tuer. Plus le jeune souffreteux se montre faible et fiévreux, plus Célestine a envie de lui et lui arrache ses dernières forces de vie : on se souvient du moment où Georges, déchiré par une quinte de toux, crache du sang et où Célestine avale ce crachat avec délectation, et l’on songe encore une fois au Jardin des supplices

Ultime transgression : la relation entre Célestine et Joseph, le jardinier des Lanlaire, que l’héroïne juge d’abord trop vieux, puis très laid, avant de tomber sous son charme et d’éprouver pour lui une attirance irrésistible. Défenseur de « l’ordre », Joseph est un personnage trouble et mauvais, membre de toutes les ligues antisémites possibles et imaginables, ami de religieux ayant eux aussi cédé à la haine, lecteur quotidien de La Libre Parole, affichant dans sa chambre un portrait d’Édouard Drumont qu’il vénère comme un pape. Soupçonné d’avoir violé et assassiné une petite fille, il ne dément jamais les sous-entendus de Célestine, qui n’en est que plus émoustillée, telle une héroïne de Perrault qui se jetterait avec délices dans la gueule du Loup ou dans les bras de Barbe-bleue. Le livre s’achève sur un moment de cynisme terrible, qui voit Célestine épouser Joseph après que celui-ci a cambriolé ses maîtres et fait l’acquisition d’un café sur la côte, où le physique avantageux de l’ancienne femme de chambre sert à appâter les clients, tous conviés à communier dans la fureur nationaliste et antisémite. Jusqu’au bout le lecteur se demande ce qu’il doit penser de tout cela, des personnages et de leur auteur, tous marqués par une ambiguïté viscérale : après Joséphin Péladan, qui se targuait de porter sur son époque un regard de moraliste et n’en avait pas moins signé avec Le Vice suprême et ses suites, un « roman décadent sur la décadence » (formule de Patrick Besnier), Mirbeau n’a-t-il pas écrit à son tour un « roman pourri sur la pourriture », gage de ses propres fantasmes ?…

Source : mirbeau.org
Source : mirbeau.org

Mirbeau contempteur de son époque, révolté et exalté, burlesque, chantre indirect de la violence qu’il dénonce : Le Journal d’une femme de chambre témoigne des différentes facettes de cet auteur puissant et original, dont il faut au moins avoir lu ce livre. Dense, copieux, plein d’énergie, il se goûte avec un grand plaisir et, malgré son absence de véritable structure narrative hormis une succession de scènes qui se répondent entre elles et dont chaque écho est amplifié par le suivant, il n’ennuie pas un seul instant.

Grégory Bouak

Quelques éditions du Journal d’une femme de chambre :

  • Eugène Fasquelle, 1900 (épuisée).
  • Presses Pocket, 1982 (épuisée).
  • Gallimard, collection « Folio classique », 1984 (disponible).
  • Buchet-Chastel & Société Octave Mirbeau, dans Œuvres romanesques : volume 2, 2001 (disponible).
  • Le Livre de Poche, collection « Classiques », 2012 (disponible).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Pierre Michel & Jean-François Nivet, Octave Mirbeau, l’imprécateur au cœur fidèle, Séguier, 1990.
  • Samuel Lair, Mirbeau et le mythe de la nature, Presses Universitaires de Rennes, collection « Interférences », 2004.
  • Claude Herzfeld, Octave Mirbeau. Aspects de la vie et de l’œuvre, L’Harmattan, 2008.

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