Ludine (Francis Poictevin)

Ludine (Francis Poictevin)

Francis Poictevin | Ludine | 1883

Source : editions- seguier.fr
Source : editions- seguier.fr

Écrivain confidentiel, écrivain secret, dont le nom s’efface derrière des titres d’ouvrages de plus en plus évanescents (Songes ; Presque ; Tout bas ; Ombres), Francis Poictevin compte parmi ce que la littérature fin-de-siècle recèle de plus mystérieux et de plus fascinant. Tout d’abord, on sait très peu de choses sur l’homme. Né en 1854 et mort en 1904, il était issu d’une famille aisée et n’a jamais eu à travailler pour gagner sa vie, partageant son temps entre l’écriture et les voyages, avec quelques incursions ici et là dans la vie littéraire parisienne. Ami des symbolistes, il a bénéficié de critiques élogieuses de la part de Paul Verlaine, Remy de Gourmont ou encore Henri de Régnier, après avoir été salué par les naturalistes – notamment Daudet et Goncourt – au début de sa carrière. Ensuite, sa personne et son œuvre intriguent les amateurs de curiosités. Considéré comme l’une des sources d’inspiration principales du personnage de Des Esseintes dans le roman de Huysmans À rebours, en raison de ses goûts d’esthète excentrique, Francis Poictevin, comme Huysmans précisément, semble avoir peu à peu dérivé du naturalisme au « spiritualisme » et fini sa vie dans une sorte d’étrange folie mystique, après dix années passées sans rien publier. En douze ans et douze livres parus, de 1882 à 1894, il semble avoir tout donné de sa production littéraire, de plus en plus exigeante et inclassable. Très vite oublié après sa mort, c’est naturellement aux surréalistes qu’il doit de ressurgir un bref moment, mais tout reste encore à dire au sujet de cet écrivain.

En effet, si les préfaces données aux quelques rééditions récentes des œuvres de Francis Poictevin permettent d’obtenir quelques informations bienvenues sur cet auteur insolite, elles sont encore beaucoup trop rares. Après un grand trou noir de presque un siècle, on en compte seulement quatre depuis les années 1990 (voir la liste figurant au bas de cet article), et seule l’une d’entre elles est aisée à se procurer. Au sujet de Ludine, puisqu’il s’agit d’elle, saluons au passage le travail de Jean de Palacio, qui a tant fait pour la redécouverte de la littérature fin-de-siècle, notamment à travers sa collection « Bibliothèque décadente » des éditions Séguier. C’est principalement son analyse de la réception critique de l’époque qui retient notre attention ici, permettant de resituer l’œuvre de Poictevin dans son temps et d’en faire ressortir la grande modernité, faisant la part de ceux qui ont su la percevoir et l’apprécier (Gourmont, Maupassant, Georges Rodenbach et, d’une certaine façon, Paul Adam), de ceux qui en ont eu peur (Goncourt, et peut-être Juliette Adam) et de ceux qui l’ont totalement rejetée, par absence de goût (la Princesse Mathilde) ou par mauvaise foi (Léon Bloy). Nous recommandons vivement aux lecteurs de se faire leur propre avis !

Un livre atypique

 

Source : fr.wikipedia.org
Source : fr.wikipedia.org

Dans Ludine, tout, à première vue, est trompeur : le titre, le thème, le genre. Au sein de la littérature française fin-de-siècle, un roman ayant pour titre un prénom de femme est la plupart du temps : soit un roman psychologique, bourgeois et mondain, tels ceux de Paul Bourget ou de Marcel Prévost ; soit un roman idéaliste, comme chez Victor Cherbuliez ou chez André Theuriet ; soit un roman situé entre réalisme et décadence, chez un Jean Richepin ou un Félicien Champsaur par exemple. Quant au roman racontant l’histoire d’une « fille », autrement dit d’une prostituée, il semble tellement banal à l’époque du naturalisme triomphant ! Après Marthe de Huysmans (1876), La Fille Élisa de Goncourt (1877), Boule-de-suif de Maupassant (1880), Nana de Zola (1880), La Fin de Lucie Pellegrin de Paul Alexis (1880) et tant d’autres encore, fallait-il vraiment que Francis Poictevin, en 1883, écrivît lui aussi son roman social sur les heurs et malheurs de la prostitution féminine ? Qu’on se rassure, Ludine n’est pas cela. Les consonances de son titre, entre « lutine » et « mutine », semblent promettre légèreté et malice ? Cela ne correspond en rien au caractère du personnage. Enfin, croit-on vraiment qu’on va lire un roman, au sens « classique » du terme ? Il n’en sera rien.

À partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à la fin du XXe, alors que le genre romanesque atteint son apogée et qu’il semble régner en maître sur le public et sur le monde de l’édition, il traverse également une suite de crises majeures et se voit devenir le champ de nombreuses expérimentations, d’abord chez les symbolistes (Gourmont, Jarry, le premier Gide), puis chez les surréalistes (Breton), et enfin chez les membres de l’Oulipo (Pérec, Queneau) et les représentants du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Sarraute). À son humble mesure, il nous semble que Ludine de Francis Poictevin, qui arrive relativement tôt – au début des années 1880 – et qui n’est que son second ouvrage, fait déjà voler en éclats bon nombre de conventions et annonce cette fameuse « crise du roman », selon l’expression de Michel Raimond. De fait, le parcours de Ludine, depuis son enfance jusqu’à ses quarante ans, à travers une errance entre son Jura natal, Paris où elle essaie de gagner sa vie, et Nice où elle rêve de s’établir avec sa vieille mère, ne contient absolument aucun événement marquant et ne raconte pas vraiment d’histoire. Pas de véritable début ni de fin, pas de tension dramatique, pas de rebondissements, pas de figures marquantes en dehors du personnage éponyme, pas de discours social et encore moins moral… Poictevin a-t-il voulu réaliser l’idéal flaubertien du roman « sur rien » ? En tout cas il s’en approche.

Une écriture de l’extrême

 

Source : livrenblog.blogspot.com
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Comme tous les écrivains de sa génération et de la génération précédente, naturalistes ou non, aussi disparates que Zola et Barrès, que Daudet et Lorrain, Poictevin commence par payer son tribut à Edmond de Goncourt, le vieux « maréchal des lettres » à qui Ludine est dédié. Cependant, il est sans doute l’un de ceux qui vont le mieux intégrer les leçons du maître, à tel point que celui-ci en est presque effrayé (voir les extraits du Journal cités dans la présentation de Jean de Palacio). Goncourt lui-même, qui pourtant appelait de ses vœux une nouvelle forme de roman, a-t-il été saisi de vertige en voyant jusqu’où pouvaient mener ses expériences de « réalité poétique » telles qu’il les avait pratiquées dans Les Frères Zemganno puis dans La Faustin (roman qui a eu une grande influence sur le Huysmans d’À rebours, dont on a vu que Poictevin était très proche) ?

Fragmentation extrême du récit en quatre-vingt-trois chapitres pour moins de deux cents pages, ce qui empêche toute progression réelle et favorise au contraire une esthétique du microscopique, du perpétuel instantané ; rejet de plus en plus évident d’une intrigue traditionnelle ; sophistication extrême voire préciosité du langage, abondance de mots rares et même de néologismes ; primauté accordée aux impressions, aux ressentis, même les plus infimes, et donc à une subjectivité tellement poussée qu’elle en déréalise fortement le monde extérieur, d’où cette notion de « réalité poétique » dont parle l’auteur des Frères Zemganno… Tout cela était présent chez le maître, et tout cela se retrouve démultiplié chez Francis Poictevin : il n’est plus simplement question ici du fameux « nervosisme » des frères Goncourt, mais d’une hystérisation jusqu’au-boutiste du « style artiste », cette « maladie du mot » que Maupassant avait savamment analysée !

Une œuvre avant-gardiste

 

Source : livrenblog.blogspot.com
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Les critiques négatives, comme on pouvait s’y attendre, ont donc porté à la fois sur ce prétendu manque d’intrigue et sur cette folie verbale. Dès son second roman, Poictevin a été accusé d’être devenu abscons : « on ne comprend pas un mot », dit la Princesse Mathilde ; c’est « absolument inintelligible », écrit Léon Bloy. Mais ces reproches s’avèrent d’autant plus surprenants que la Princesse Mathilde a toujours compté parmi les plus proches soutiens des frères Goncourt, et que Léon Bloy n’a jamais semblé très attaché au roman « romanesque », à voir comment il juge les Daudet, les Bourget, sans parler des Ohnet ! Il faut donc vite oublier ces jugements catégoriques et prendre Ludine pour ce qu’il est vraiment : un livre qui ne raconte rien d’autre qu’une longue suite de sensations, d’impressions, de souvenirs, une plongée dans l’esprit d’une jeune femme et une retranscription poétique de ses perceptions, au sein d’un troublant « théâtre d’ombres » (Jean de Palacio). L’écriture très ciselée, l’attention portée au vocabulaire, au rythme et aux sonorités font de chaque petit chapitre une sorte de poème en prose. Typique du symbolisme, cette prose poétique qui choisit de se concentrer sur les multiples et menus détails de la vie psychique, peut tout aussi bien annoncer Sixtine (1890) de Remy de Gourmont que Les Lauriers sont coupés (1888) d’Édouard Dujardin, célèbre pour être le premier roman écrit sous forme de monologue intérieur.

L’originalité de Ludine, outre le fait d’être un roman sans événements, est aussi de mettre en scène une « héroïne » paradoxale qui, toute en perceptions, en souvenirs, en goûts et en dégoûts, semble pour autant n’éprouver aucun sentiment profond, ou du moins afficher une indifférence de plus en plus prononcée au fur et à mesure que le livre avance. Ludine, dont le seul projet vraiment affirmé semble être de s’installer avec sa mère dans le Sud de la France pour y mener une vie plus douce, traverse par ailleurs son existence sans s’attacher à rien et sans que rien ne l’affecte vraiment. Sa condition de « fille » ne la dégoûte ni ne la révolte, elle ne semble pas en subir les inconvénients ; elle est jolie, elle a une forme d’assurance qui lui évite le statut de victime, et le fait d’utiliser ces atouts à son profit lui semble aller de soi – de toute façon, un quelconque discours critique sur la condition féminine n’intéresse pas l’auteur. Les hommes que croise Ludine, du plus amoureux au plus cynique, vont et viennent sans susciter de véritable passion, tout au plus des toquades, même lorsqu’elle accepte d’en épouser un – plus par esprit pratique que par amour, semble-t-il. Un jour elle a un enfant mais elle ne veut pas l’élever et le laisse à d’autres. De même, les amies qu’elle rencontre et dont elle est proche, s’éloignent peu à peu sans retour. Un vague ennui puis une torpeur de plus en plus lourde semblent s’emparer d’elle, la rendant toujours plus incapable de prendre des décisions et d’agir sur les événements. Le sommeil, les rêves, l’isolement constituent alors des refuges.

En guise de conclusion

 

Source : http://www.tate.org.uk/art/work/N04995
Source : http://www.tate.org.uk/art/work/N04995

On sent par moments chez l’héroïne une certaine frustration de ne pas pouvoir mettre de mots sur sa morosité, de ne jamais vraiment parvenir à savoir ce qu’elle ressent, sinon une multitude de pulsions contradictoires. Est-ce par manque d’éducation, par manque de culture ? On ne saura jamais : une fois encore, l’auteur se refuse à émettre le moindre point de vue. Là se situe sans doute le vrai tragique du livre : Ludine finit par se montrer comme perpétuellement étrangère à elle-même, comme une éternelle incarnation de l’incapacité à bien se connaître et se comprendre. Faut-il y voir, avec plusieurs décennies d’avance, une préfiguration de L’Étranger d’Albert Camus et une prise de conscience de l’absurdité du monde ? Dans le même temps, avec les peurs, les regrets et les tristesses soudaines qui assaillent la jeune femme dans la dernière partie du livre, l’on sent monter les tourments de l’inconscient que Freud analysera à la toute fin du XIXe siècle, mais dont bien des écrivains, en France comme ailleurs, avaient déjà eu la prescience quelques années plus tôt. Ces différentes pistes d’analyse, loin d’épuiser le sujet, prouvent simplement à quel point Ludine peut se révéler un livre d’une grande richesse, bien au-delà de sa spectaculaire beauté formelle.

Grégory Bouak

Quelques éditions de Ludine :

  • Henry Kistemaeckers, 1883 (épuisée).
  • Séguier, collection « Bibliothèque décadente », 1996 (disponible).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Préface de Bertrand Delcour à la réédition de Derniers Songes, suivi de Double, Safrat, 1991.
  • Préface de François Talmont à l’anthologie À Arcachon : Songes, Ombres, Bordeaux, Pierre Mainard, collection « Rrose », 2002.
  • Préface de Federica D’Ascenzo à la réédition de Songes, Milano, LED Edizioni universitarie di lettere economia diritto, 2012.

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