Le Maître de forges (Georges Ohnet)

Le Maître de forges (Georges Ohnet)

Georges Ohnet | Le Maître de forges | 1882

Source : showlibrary.com
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Au nombre des lectures sinon interdites, du moins peu recommandables, après les livres érotiques relégués aux « enfers » des bibliothèques et les brûlots politico-religieux voués au pilon ou aux arrières-boutiques, on trouve tout simplement les livres décrétés « mauvais », signés par des écrivains médiocres ou réputés tels. En général, plus ces livres ont du succès, plus ils sont jugés de mauvaise qualité par les gens autorisés : il faut dire que le grand public a un goût si déplorable ! On les évite alors, non par peur de perdre son temps, mais par honte de devoir avouer qu’on les lit. Cependant, de tels ouvrages peuvent parfois s’avérer intéressants quand leur succès est tel qu’ils nous disent quelque chose de l’esprit d’une époque. Aujourd’hui l’on peut penser aux best-sellers de Marc Lévy, Guillaume Musso, Katherine Pancol, Anna Gavalda, etc… C’est au choix ! A la fin du XIXe siècle, il existait en France un équivalent à tous les Marc Lévy de notre temps : Georges Ohnet (1848-1918).

Georges « Honni »

Auteur de romans exaltant les valeurs et l’esprit bourgeois unanimement rejetés par les grands écrivains de son temps, de Flaubert à Bloy en passant par Baudelaire, Huysmans et tant d’autres, Ohnet s’est inscrit dans la veine dite « idéaliste », totalement oubliée de nos jours mais très prisée par ses contemporains. Il a par conséquent incarné l’anti-naturalisme et s’est vu plébiscité en tant que « restaurateur du goût et sauveur des bonnes moeurs » (d’après Adolphe Brisson dans Pointes sèches) par tout un public que Zola et ses disciples révulsaient. Il est amusant de constater que les principaux représentants de ce courant : Jules Sandeau, Octave Feuillet, Victor Cherbuliez, Ludovic Halévy, André Theuriet, Marcel Prévost et bien sûr les « 3 B » (Paul Bourget, René Bazin, Henry Bordeaux), qualifiés de romanciers des « bons sentiments » ou encore de romanciers « bien-pensants », ont tous fini à l’Académie française – sauf Georges Ohnet, qui a payé pour tous les autres la rançon de ses succès insolents. Trop appréciés des lecteurs « idiotifiés » (selon le mot de Léon Bloy), ses romans ont été traduits dans le monde entier et tirés à des centaines de milliers d’exemplaires : Le Maître de forges a même dépassé le million et compté 328 éditions, soit « cent cinquante éditions de plus que les meilleurs ouvrages de Daudet et de Bourget » (Adolphe Brisson, Idem), ce qui relègue encore une fois Zola au second plan. Certains titres ont connu une seconde vie sous forme de pièces de théâtre avec plus de 250 représentations en quelques mois, puis ils ont été adaptés au cinéma.

Source : fr.wikipedia.org
Source : fr.wikipedia.org

Tout cela a valu à Georges Ohnet, devenu millionnaire, d’être probablement l’auteur le plus conspué de son temps, accusé au mieux de plagiat, au pire de banalité, de niaiserie, de grossièreté, et traité de tous les noms. Bien sûr, on se doute que la jalousie n’entre pour rien dans les féroces attaques portées contre lui ! L’impécunieux Léon Bloy exige par exemple que l’auteur du Maître de forges redistribue aux « vrais » écrivains l’argent qu’il leur vole en publiant ses imbécillités. Le grinçant Jules Lemaître, critique de talent mais romancier et conteur très ordinaire, guère meilleur que l’auteur du Maître de forges, s’excuse quant à lui auprès de ses lecteurs de leur parler de Georges Ohnet quand d’habitude il leur parle de littérature ! Si l’on en croit Frédéric Fabre, l’auteur du site Bookine.net, qui qualifie Georges Ohnet de « Bernard Werber du dix-neuvième siècle » (comme quoi, notre comparaison avec Marc Lévy n’était pas totalement absurde !), le romancier a écrit un jour à François Coppée, autre magistrale tête-de-turc de l’époque, bien placé pour le comprendre : « Depuis dix ans, je suis l’écrivain le plus décrié qu’il y ait dans les lettres » ! Dans son essai Le Roman idéaliste dans le second XIXe siècle : Littérature ou « bouillon de veau » ?, Jean-Marie Seillan explique : « Durant trente ans, ce fut le pont-aux-ânes de la critique journalistique que de dénigrer Ohnet. L’intimidation intellectuelle était telle, qu’on ne le nommait, disait-on, qu’en baissant la voix ; on se cachait pour lire ses livres, on les dissimulait sous la couverture des Diaboliques ou d’A rebours, on n’allait voir ses pièces qu’en loge grillée. Surtout, la règle était de nier son statut d’écrivain – et d’ajouter qu’il était bossu » (p. 121). Un tel portrait ne peut que donner follement envie…

Un maître en divertissement

Parmi les nombreux succès de Georges Ohnet, les principaux sont Serge Panine (1881), Le Maître de forges (1882), La Comtesse Sarah (1883) et La Grande Marnière (1885) : c’est du plus célèbre d’entre eux que nous avons choisi de parler ici. Tout y est réuni pour séduire immédiatement les amateurs de « roman romanesque » : idylles entre nobles jeunes gens et belles jeunes femmes, tous de braves coeurs, menacés par les rivalités, les jalousies et les manigances ; choc des classes sociales dans une société en reconstruction et en mutation ; un soupçon de politique ; une légère dose d’humour ; et surtout une abondance de rebondissements dignes d’un roman-feuilleton, qui tiennent les lecteurs en haleine sans temps mort sur presque trois cents pages. A Pont-Avesnes, dans le Jura, Philippe Derblay, un jeune et brillant maître de forges, a fait prospérer son industrie au point de devenir fort riche tout en étant très aimé de ses employés. Il est conforme en cela à la figure du patron paternaliste et bienveillant si prisée dans les romans de l’époque, sorte de nouveau M. Madeleine, ni trop progressiste ni trop réactionnaire mais indéniablement conservateur. Il est amoureux de sa voisine, Claire de Beaulieu, promise à son cousin le duc de Bligny. Ce dernier, joueur et volage, a dilapidé sa fortune et, lorsqu’il apprend que Claire est elle aussi ruinée suite aux errements financiers de son père, le marquis de Beaulieu, il préfère épouser Athénaïs Moulinet, la fille d’un riche industriel qui lui offre ses millions pour devenir duchesse. Claire accepte alors par dépit la demande en mariage de Philippe.

Source : abebooks.fr
Source : abebooks.fr

Contrairement au schéma habituel, ce n’est donc pas le mariage des héros qui est le but à atteindre, puisqu’il intervient dès le premier tiers du roman, mais plutôt le bonheur conjugal menacé par la tourmente – idéal bourgeois s’il en est, qui a fait la fortune de Paul Bourget et d’Henry Bordeaux ! Claire de Beaulieu se prépare en effet à faire beaucoup souffrir son mari, qu’elle a épousé sans amour. Fort heureusement, celui-ci n’est pas prêt à se laisser mépriser et compte bien briser les défenses de son orgueilleuse épouse ! Ajoutons à cela qu’Athénaïs Moulinet, devenue duchesse de Bligny, cherche à se venger de Claire – son ancienne camarade d’école, qui l’a toujours écrasée sous le poids de sa noblesse – et qu’elle fera tout pour nuire au bonheur de sa rivale. De son côté, M. Moulinet a des ambitions politiques et cherche à se faire élire député dans la circonscription de Pont-Avesnes. Quant à Gaston, le duc de Bligny, il est toujours amoureux de Claire malgré son mariage intéressé avec Athénaïs, et cherche à reconquérir sa cousine. Pour compliquer encore les choses, l’auteur décide que Suzanne, la jeune soeur de Philippe, tombera amoureuse d’Octave, le frère de Claire, et que leurs projets de mariage seront forcément en danger… On voit donc que tout est réglé avec une précision métronomique, comme chez le plus rôdé des auteurs dramatiques !

Manque de subtilité…

En effet, on sent l’expérience de l’homme de théâtre chez Ohnet, comme chez bon nombre de ses confrères qui étaient à la fois nouvellistes, romanciers et dramaturges, ces différents domaines s’alimentant les uns les autres. Les péripéties sont nombreuses et arrivent à intervalles réguliers pour relancer l’intrigue, la progression se fait par « scènes » bien délimitées avec unité de lieu et de temps, entrée et sortie de personnages, et l’on retrouve la plupart des « types » présents habituellement au théâtre, des pièces de Shakespeare à celles de Marivaux en passant bien entendu par Molière. Toutefois, contrairement à ses glorieux confrères, Georges Ohnet ne possède pas ce qu’on appelle une « belle plume » : il écrit dans un style très carré, très explicatif et presque lourd, où l’on sent l’application de l’élève trop soucieux d’écrire « comme il faut » – ce fameux style « à la Paul Bourget » que déplorait Louis-Ferdinand Céline et qui consiste à toujours terminer une phrase exactement comme elle doit se terminer… De ce côté-là, donc, pas d’heureuse trouvaille, pas de poésie, pas de place pour l’évanescence ou le vague-à-l’âme : Ohnet est un technicien professionnel mais pas un artiste, et l’on comprend bien pourquoi il a été tant déprécié à l’époque où triomphait le style raffiné des Décadents et des Symbolistes. Ses descriptions désincarnées et convenues, reliques épuisées de l’héritage balzacien, sont ce que le roman contient de plus laborieux.

Source : imagivore.fr
Source : imagivore.fr

Autres écueils à reprocher au Maître de forges : son conservatisme et son ton moralisateur, typiques de l’esprit bourgeois, mais aussi son trop-plein de bons sentiments et son manichéisme, souvenirs d’un Romantisme dévoyé, toutes ces choses de mauvais goût tant appréciées du grand public mais qu’un véritable écrivain se doit absolument d’éviter ! Comme tous les autres romanciers « idéalistes », Georges Ohnet est un bourgeois fasciné par la noblesse et qui situe presque toujours ses intrigues à mi-chemin entre ces deux mondes. Que ce soit par conviction personnelle ou pour satisfaire aux exigences du public et à l’air du temps, le romancier met en scène des personnages censés opérer un rapprochement entre la bourgeoisie et la noblesse, séparées par la Révolution française mais forcées de se réconcilier car ayant besoin l’une de l’autre. Les héros issus de la bourgeoisie se doivent alors de rattraper, par leur vertu et leur probité, leur absence de nom, tout comme ils doivent faire oublier par ces mêmes qualités leur enrichissement parfois scandaleux. Les nobles, de leur côté, doivent montrer patte blanche et assurer qu’ils ne sont plus des « émigrés », qu’ils veulent eux aussi travailler à l’épanouissement de la France de la IIIe République. Dans tous les cas, bourgeois et aristocrates finissent par comprendre qu’ils ont les mêmes intérêts, à savoir se partager les richesses et les privilèges, ce qui nécessite par ailleurs un même désir de conserver l’ordre établi.

… mais pas manque de plaisir !

Modèle de vertu, Philippe Derblay pourrait devenir ennuyeux à force de perfection : il est grand, beau, fort et intelligent, mais aussi modeste ; fier mais réservé ; riche mais généreux et désintéressé, bien élevé, plein de compassion et de dévouement… Quant à sa femme, qui ajoute à la noblesse du nom la grandeur de l’âme et la beauté des traits, elle se montre passionnée à l’excès et douée d’un goût certain pour le sacrifice et le martyre, à mi-chemin entre l’Indiana de George Sand et la Dame aux camélias de Dumas fils. Mais c’est précisément grâce à ces excès que le roman devient savoureux car il s’apprécie largement au second degré, que cela soit volontaire ou non de la part de l’auteur. En effet, l’abondance de clichés est telle qu’elle en devient drolatique. La scène où la très fière Claire de Beaulieu cède finalement à Philippe – parce qu’il n’était tout de même pas question de voir une femme résister ainsi à son mari ! – est un grand moment. Selon l’auteur, qui se pique comme tant d’autres à l’époque de connaître à fond la psychologie féminine, la jeune femme n’attendait que d’être matée par un homme viril et de plier avec volupté sous le joug masculin, soumise et reconnaissante comme un bon chien…

Source : cinema-francais.fr
Source : cinema-francais.fr

Quant aux figures « négatives », elles dépassent elles aussi largement le cadre du roman réaliste, rapprochant le roman « idéaliste » du théâtre de boulevard par leur caractère outrancier. Si le duc de Bligny, froid et calculateur, semble parfois souffrir de quelques conflits intérieurs, en revanche l’hystérique Athénaïs, ennemie jurée de Claire, est un personnage complètement unilatéral et dénué de toute nuance. Elle se montre tellement capricieuse, jalouse, perfide, hypocrite et vénale qu’elle semble conçue pour occasionner des scènes où le lecteur a plus souvent envie de rire que de trembler. Après le genre du théâtre, c’est celui du conte de fées qui est largement convoqué par Georges Ohnet : on pense aux soeurs de Cendrillon dans le livre de Perrault et dans ses diverses adaptations. La jeune femme est d’ailleurs accompagnée de plusieurs personnages grotesques destinés à servir ses mauvais desseins. Mais le meilleur arrive avec le père d’Athénaïs, M. Moulinet, dont le nom suggère assez la basse extraction et qui a fait fortune dans le chocolat, ce qui lui vaut les sarcasmes de tous. Parfait archétype du parvenu, Moulinet se montre si fat, si vulgaire et si naïf que l’on a peine à y croire, jusqu’au moment où par miracle il acquiert un peu de lucidité et refuse de servir la mesquinerie de sa fille et de son gendre. De ridicule et insupportable, il devient finalement assez sympathique.

En guise de conclusion

Si l’on a encore du mal à se représenter à quoi ressemble un roman de Georges Ohnet (mais aussi d’Octave Feuillet, de Ludovic Halévy ou d’André Theuriet), il faut avoir en tête les romans de Jane Austen (Raison et sentiments, Orgueil et préjugés) – un peu de finesse en moins, sans doute… On y retrouve ce même cadre champêtre censé protéger des corruptions de la grande ville en incarnant un sain retour aux sources, avec une famille de châtelains plus ou moins désargentés cherchant pour leurs enfants un brillant parti. Cela donne lieu aux mêmes intrigues très théâtrales et à l’apparition des mêmes personnages secondaires hauts en couleurs, rustiques, attachants et drôles, tels le notaire M. Bachelin, ami de la famille de Beaulieu, ou encore l’excellent baron de Préfont et sa pétillante épouse, qui occasionnent les meilleures scènes du livre. Ces derniers évoquent également, avec vingt ans d’avance, les personnages truculents que l’on trouvera dans les romans malicieux d’Henri de Régnier, qui s’est sans doute abreuvé aux mêmes sources que Georges Ohnet (notamment le roman du XVIIIe siècle), voire peut-être, fait inavouable, qui a lu du Georges Ohnet… ne serait-ce que pour le détourner !

Source : priceminister.com
Source : priceminister.com

Au final, Le Maître de forges constitue une lecture tout à fait agréable : certes, ce n’est pas original et l’on sait déjà comment l’histoire va finir, mais on veut savoir comment les héros parviendront à surmonter tous les obstacles qui s’accumulent devant eux. Lire Georges Ohnet, c’est bel et bien comme lire un roman « de gare » ou comme regarder une comédie romantique à la télévision un soir où vous avez renoncé à aller voir la dernière Palme d’Or au cinéma. Si vous vous sentez un peu fatigué(e) et paresseux(se), si vous n’aspirez cette fois-ci qu’au plaisir du déjà vu et de la facilité, alors n’hésitez pas et surtout n’ayez pas honte ! Songez plutôt, la prochaine fois que dans les transports vous verrez quelqu’un sourire un peu trop en lisant Schopenhauer, que la jaquette de son livre cache peut-être autre chose…

Grégory Bouak

Quelques éditions du Maître de forges :

  • Paul Ollendorff, 1882 ; nombreuses rééditions (épuisée).
  • Albin Michel, 1948 ; dernière réédition en 1983 (épuisée).
  • Presses de la cité, « Omnibus », anthologie Mélos, 1992 (épuisée).
  • Chardon bleu, collection « Largevision » (grands caractères, 3 tomes), 1993 (épuisée).

Etudes récentes consacrées à l’auteur :

  • Jean-Marie Seillan, Le Roman idéaliste dans le second XIXe siècle : Littérature ou « bouillon de veau » ?, Classiques Garnier, 2011.

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