Le Mariage de Chiffon (Gyp)

Le Mariage de Chiffon (Gyp)

Gyp | Le Mariage de Chiffon | 1894

Source : livresetbooks.com
Source : livresetbooks.com

Parmi les auteurs de la Belle Époque tombés aux oubliettes, d’abord parce que leur œuvre paraît très démodée aujourd’hui mais aussi parce qu’ils se sont engagés dans le camp nationaliste, Gyp (1849-1932) figure en bonne place. Derrière ce sobriquet plutôt masculin, sympathique et sautillant comme un nom de chien – pour une femme qui préférait la compagnie des bêtes à celle des hommes, cela convient à merveille ! – se cache en fait la comtesse Gabrielle Sibylle de Martel de Janville, arrière-petite-nièce du comte Gabriel Riqueti de Mirabeau, le célèbre tribun de la Révolution française, dont elle est la dernière à porter le nom prestigieux. Mariée à l’âge de vingt ans à un hobereau oisif et dépensier, mère de famille peu de temps après, Gabrielle se trouve rapidement dans l’obligation de gagner de l’argent pour maintenir un train de vie conforme à ses désirs et à son rang. Elle a l’idée de rédiger quelques articles pour s’amuser puis, constatant que cela plaît, elle se met à écrire des romans. Pendant cinquante ans l’essentiel de sa vie va donc être consacré à l’écriture, mais beaucoup plus par nécessité financière que par amour de l’art. Obligée de livrer de la copie à un rythme effréné, publiant entre quatre et six titres par an, Gyp se plaindra souvent de ce labeur épuisant et ingrat auquel elle doit se contraindre, tantôt pour régler les dettes de jeu de son mari, tantôt pour assurer une dot convenable à sa fille, ou encore pour entretenir les différentes résidences familiales, entre son hôtel particulier à Neuilly-sur-Seine et son château en Provence, héritage ancestral qu’elle sera finalement obligée de revendre.

Un personnage haut en couleur

 

Source : fr.wikipedia.org
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Sa nouvelle vie commence lorsqu’elle crée le personnage de Bob, petit garçon malicieux et impertinent qui commente le monde qui l’entoure ainsi que les faits d’actualité sur un ton faussement ingénu et souvent très canaille, clouant le bec à bien des adultes. Dans la lignée de la Comtesse de Ségur, Gyp crée un nouveau type littéraire d’enfant terrible qui fera grand bruit et qui réapparaîtra dans plusieurs romans. La parution de Petit-Bob en 1882 est un succès très honorable qui aura plusieurs conséquences importantes pour sa carrière. Tout d’abord, elle parvient à imposer son nom d’écrivain, qui restera longtemps en devanture des librairies ; ensuite, elle noue un lien solide avec l’éditeur Calmann-Lévy, qui lui restera fidèle jusqu’au bout, même lorsqu’elle truffe ses romans d’odieuses charges antisémites. Enfin, elle trouve très vite ses marques en proposant une formule qui sera désormais la sienne : une intrigue très conventionnelle fondée sur le dilemme « épousera ? / épousera pas ? », simple prétexte pour se moquer de la société de son temps et faire la promotion des valeurs aristocratiques dont elle est l’héritière ; des personnages souvent stéréotypés mais très mémorables car croqués avec talent en quelques coups de plume vifs et acérés ; une abondance de dialogues enlevés et drolatiques qui font beaucoup plus avancer l’histoire que les passages narratifs et introspectifs, très peu intéressants. L’œuvre de Gyp est ainsi l’une des premières à mettre au goût du jour le genre du « roman dialogué », sorte d’hybride entre le roman et le théâtre, qui connaîtra une grande vogue durant la Belle Époque et que l’on retrouvera chez d’autres auteurs à succès comme Henri Lavedan, Abel Hermant ou encore Marcel Prévost.

Au sein d’une production trop abondante dont l’auteure elle-même n’hésite pas à condamner la médiocrité, on retiendra néanmoins, outre Petit-Bob, quelques réussites comme Le Journal d’un philosophe, Bijou, Souvenirs d’une petite fille et bien sûr Le Mariage de Chiffon. Tout cela reste assez frais et fort agréable à lire. A l’opposé du spectre, on trouve les romans liés à la lutte antidreyfusarde, qui témoignent de la proximité de Gyp avec Édouard Drumont, Henri Rochefort, Léon Daudet et tant d’autres, contribuant à faire d’elle un repoussoir : Le Baron Sinaï, Israël, Journal d’un grinchu ou encore Les Izolâtres. Pour les plus courageux, lire l’un de ces romans peut présenter un intérêt historique mais la qualité littéraire est loin d’être au rendez-vous, outre le malaise qu’une telle lecture peut occasionner. Comme pour payer le prix de ses outrances, la comtesse de Martel a été condamnée à une très longue vie, voyant ses amis mourir et son salon se déserter, alors que du temps de sa grandeur elle recevait à la fois Anatole France (du moins jusqu’à l’affaire Dreyfus), Robert de Montesquiou et Maurice Barrès ; finalement, elle est morte complètement oubliée. Sa mémoire a souffert de la haine qu’elle a trop longtemps déversée autour d’elle mais aussi de la piètre qualité de bon nombre de ses livres, écrits uniquement dans le but de satisfaire des besoins matériels immédiats et de flatter un public bourgeois peu exigeant. Aujourd’hui pourtant, la figure de Gyp continue d’intéresser au point de susciter la parution de trois biographies en dix ans : son féminisme paradoxal, qui l’a amenée comme George Sand à prendre son destin en main, à se séparer de son mari en s’occupant seule de ses enfants, à vivre de sa plume et à s’engager en politique, mais tout cela pour servir des idées et des valeurs ultra-réactionnaires, lui confère en effet une aura unique dans l’histoire des lettres françaises.

Un livre emblématique

 

Source : medias.unifrance.org
Source : medias.unifrance.org

Le Mariage de Chiffon est certainement le roman le plus célèbre de Gyp. Réédité de nombreuses fois depuis sa première parution en 1894, il a également été adapté deux fois au cinéma, par Alberto Carlo Lolli en 1918 puis par Claude Autant-Lara en 1942, et une fois à la télévision, par Jean-Daniel Verhaeghe en 2010. La dédicace qui ouvre le livre, adressée en « affectueux souvenir » à Madame Maurice Barrès, rappelle les liens d’amitié unissant Gyp à l’auteur du Culte du Moi, l’écrivain qu’elle aimait et admirait le plus. Cependant, hormis cette dédicace, il n’y a pas plus éloigné de l’univers littéraire de Barrès qu’un roman de Gyp ! Aucune ambition ici, aucune hauteur de vue ni recherche de style, rien d’autre qu’un bon roman bourgeois habilement ficelé. L’héroïne éponyme, dont le vrai prénom est Corysande, aussi appelée Coryse, est une jeune fille de seize ans que sa mère voudrait marier au plus vite, à la fois pour se débarrasser d’elle et pour lui obtenir une position enviable, la famille n’étant pas très riche. Mme de Bray, la mère de Chiffon, fait donc la course aux bons partis et cherche à imposer à sa fille le duc d’Aubières, qui a toutes les qualités requises : noblesse, argent, beauté et intelligence ; mais celui-ci est âgé de quarante-trois ans et Chiffon n’est pas amoureuse de lui. La jeune fille, qui veut éviter de blesser inutilement M. d’Aubières, clame à qui veut l’entendre qu’elle ne se mariera pas, mais les lecteurs savent parfaitement qu’une telle histoire n’aura d’intérêt que si elle s’achève sur un mariage, et ce ne sont pas les prétendants qui manqueront…

L’intrigue étant des plus ordinaires et sa résolution des plus prévisibles, Le Mariage de Chiffon s’apprécie avant tout pour ses dialogues incisifs et pour ses études de caractères savoureuses. Si Mme de Bray cherche à se débarrasser de Chiffon, c’est en effet parce que celle-ci est insupportable : à seize ans, elle ose dire leur fait à tous les adultes de son entourage et ne respecte aucune des conventions imposées par la vie en société, se moquant en premier lieu de sa mère et de ses prétentions ridicules ! Le personnage de Chiffon, moderne, indépendant et très frondeur, compte beaucoup de ressemblances avec Gabrielle elle-même : son côté « garçon manqué » ; sa liberté de ton, sa verve, son humour mais aussi sa mauvaise foi ; son dégoût de l’hypocrisie et, à l’inverse, son goût de la sincérité – quitte à ce que celle-ci l’amène à briser les tabous ; son désir de vivre entourée d’animaux plutôt que d’amoureux, et surtout sa situation matérielle qui la force à se marier, par raison plutôt que par amour. A travers son héroïne, Gyp se livre à une critique acerbe de son milieu d’origine, celui des nobles désargentés qui cherchent désespérément à redorer leur blason en faisant un mariage brillant mais qui suscitent davantage le mépris et la pitié que l’admiration. La grandeur de leur nom ne peut hélas dissimuler ni leur physique ingrat ni leur esprit balourd. Parmi les prétendants les plus pathétiques, on trouve le fameux « petit Barfleur », également surnommé « Deux liards de beurre » en raison de son aspect malingre, et que Chiffon traite avec une dérision presque cruelle.

Entre vitriol et guimauve

 

Source : lelivre.fr
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L’auteur se sert aussi de ces figures grotesques pour exprimer ses idées politiques, ses haines et ses affections. L’air de rien, Chiffon épingle férocement les francs-maçons, les jésuites, les financiers, la corruption du personnel politique, l’influence des « groupes » (des « lobbys », dirait-on aujourd’hui), la mode de l’anglais, etc., revendiquant haut et fort son mélange inédit de modernité et de réaction. Douée d’une intuition très sûre, elle sait immédiatement reconnaître ceux qui lui veulent du bien et qui se conduisent avec elle de façon désintéressée. Elle déteste « le monde » et ses faussetés et préfère vivre en ermite dans une propriété retirée au milieu de la nature, entourée seulement de quelques rares élus : le bon vieux curé de sa paroisse, dernier pilier d’un âge ancien et pas encore corrompu ; M. de Bray, le second mari de sa mère, qui tolère ses excentricités avec bienveillance ; Marc, le frère de ce dernier, proche de Chiffon comme un frère et un ami, bien qu’il soit âgé de quarante ans. Quant au prétendant choisi par Mme de Bray, le duc d’Aubières, il se révèle lui aussi plein de tact et d’intelligence, capable de faire taire ses sentiments au profit de ceux de Chiffon. Après diverses péripéties, le roman s’achève donc dans la sérénité et dans la célébration de la vraie noblesse : celle de l’esprit et du cœur, faisant du Mariage de Chiffon un ouvrage certes désuet mais non dénué de charme…

Grégory Bouak

Quelques éditions du Mariage de Chiffon :

  • Calmann-Lévy, 1894 ; nombreuses rééditions jusqu’en 1947 (épuisée).
  • Collection Nelson, 1917 (épuisée).
  • Le Livre de Poche, 1972 (épuisée).
  • Tallandier, coll. Nostalgie, 1977 (épuisée).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Willa Zahava Silverman, Gyp : la dernière des Mirabeau, Paris, Perrin, 1998.
  • Patricia Ferlin, Gyp : portrait fin-de-siècle (1849-1932), Paris, Indigo et Côté-femmes, 1999.
  • Olivier de Brabois, Gyp, comtesse de Mirabeau-Martel (1849-1932) : pasionaria nationaliste, homme de lettres et femme du monde, Paris, Publibook, 2007.

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