Penses-tu réussir ! (Jean de Tinan)

Penses-tu réussir ! (Jean de Tinan)

Jean de Tinan | Penses-tu réussir ! | 1897

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Source : amazon.fr

Jean de Tinan, écrivain météore né en 1874 et mort en 1898, semble bien oublié aujourd’hui. Et pourtant, quelques passionnés travaillent inlassablement à la survie de son œuvre. Ami des symbolistes et publié essentiellement par le Mercure de France entre les années 1890 et 1920, Tinan a été très peu visible en librairie depuis lors, hormis dans quelques tirages luxueux destinés aux collectionneurs. Fort heureusement, la collection « fins de siècles » des éditions 10/18 lui a fait un sort et deux volumes de ses œuvres ont donc paru en 1980. Dans les années 1990-2000, les éditions Champ Vallon (maison intéressante pour nous puisqu’on lui doit également des titres de Mécislas Goldberg, Catulle Mendès, Jean Richepin ou encore Émile Goudeau), Robert Laffont et La Table ronde rééditent certaines de ses œuvres. Dans le même temps, des inédits ont paru, notamment une partie de sa correspondance. En 2016, Bartillat publie une importante nouveauté : le Journal intime de Jean de Tinan, sous la direction de son biographe Jean-Paul Goujon, sans doute le principal spécialiste de l’écrivain.

Un « enfant du siècle »

De santé fragile mais ayant vécu avec intensité, accumulant les manuscrits et les conquêtes féminines, plein d’esprit et de grâce, d’ironie et de douce mélancolie, auteur de trois romans (sans compter ceux écrits pour Willy), de contes, de chroniques et d’un volumineux journal, mort à vingt-quatre ans après avoir eu le temps de recueillir les éloges de tous les écrivains importants de son temps, tel est Jean de Tinan, et tel il se montre exactement dans Penses-tu réussir ! (1897). Ce roman, dans lequel Mallarmé a vu une nouvelle Éducation sentimentale, raconte « Les diverses amours de mon ami Raoul de Vallonges » (sous-titre du livre). Ce Raoul est bien entendu un double de l’auteur, qui ne s’en cachait pas. L’intrigue, conformément à la tendance de l’époque (depuis Flaubert, précisément), est réduite à sa plus simple expression, voire à rien du tout, car il ne sera jamais question de rebondissements ni de surprises (malgré les apparences il ne s’agit pas d’un roman picaresque du XVIIe ou du XVIIIe siècle !), mais plutôt d’une longue introspection, chaque nouvel « amour » venant éclairer un peu plus la personnalité de ce Raoul de Vallonges, que le narrateur semble soucieux de présenter au lecteur dans sa totalité. Les titres de chapitres témoignent éloquemment de ce souci, non sans humour : « Pour habituer le lecteur à mon ami Raoul de Vallonges », « Pour « situer » un peu mon ami Raoul de Vallonges », « Pour insister auprès du lecteur sur ce que Vallonges est « littérateur » », « Pour « situer » encore un peu mon ami Raoul de Vallonges » (c’est nous qui ajoutons l’italique).

Source : lemonde.fr
Source : lemonde.fr

Introspection, analyse, « études », « façons de raisonner, de sentir et d’agir »… Toute ressemblance avec l’auteur du Culte du moi n’est pas purement fortuite, elle est au contraire pleinement voulue ! Tinan voue une grande admiration à Maurice Barrès, dont les premiers livres ont eu une influence considérable sur la génération née dans les années 1870-1880. Le jeune homme voit en l’auteur d’Un Homme libre un « éducateur », un « maître », quelqu’un « qui s’est très bien intéressé avant [lui] à la plupart des choses qui [l]’intéressent » (p. 111). La préface de Penses-tu réussir ! lui est donc dédiée et le nom de Barrès apparaît à de nombreuses reprises dans le roman, toujours sur un ton très laudatif, parfois avec un brin de malice mais sans aucune flagornerie. Cependant, le disciple a son style propre et ne cherche jamais à imiter le maître, ce qui est tant mieux : il finit par trouver sa voie/voix à lui, moins cérébrale et moins austère mais non moins profonde, plus attendrie, plus triste et plus drôle à la fois.

Dilettantisme et mélancolie

En effet, Raoul de Vallonges ne se prend jamais au sérieux ; on pourrait même dire qu’il en fait en peu trop dans le registre de l’auto-dérision, ce qui constitue une nouvelle forme de pose… Pratiquant au plus haut degré l’art du dilettantisme, dans son sens positif comme négatif, le jeune homme se représente en « littérateur » et propose des extraits de son journal intime en même temps qu’il projette d’écrire mille articles, essais, romans, etc., et tout cela est jeté en pâture au lecteur par petits morceaux fulgurants, l’air de rien, comme avec négligence. Souvent, les phrases de dialogues et aussi de réflexions personnelles ne sont même pas achevées, et le lecteur est libre d’en deviner la suite ou de laisser tomber ! Tout simplement parce que Raoul, en véritable précurseur, a « la flemme », comme tant d’autres jeunes gens jusqu’à aujourd’hui… Cette « flemme », le mot préféré du héros, correspond à une forme de nouveau « spleen » adaptée à sa génération, et le conduit à tout traiter avec nonchalance, voire avec désinvolture. Ainsi, le personnage, et l’auteur à travers lui, se plaint de ne jamais vraiment réussir à finir quelque chose, vivant dans une permanente (d)ébauche sans jamais en trouver l’aboutissement, mais il arrive finalement, avec un étonnement à peine feint, à livrer un roman de trois cents pages ! Certes, ce roman est plein de « blancs », comme le faisait remarquer Rachilde, et cela permet au lecteur de respirer, mais le résultat n’en est pas moins là, plein de fraîcheur et de poésie.

Source : bouquins.tm.fr
Source : bouquins.tm.fr

Lire Penses-tu réussir !, c’est découvrir les errements d’une jeunesse « fin-de-siècle » pas tout à fait dorée, à propos de laquelle l’auteur a une très belle formule : « Qu’es-tu ? Un jeune homme de la fin du dix-neuvième siècle faisant partie du plus fragile et du plus inutile et du plus séduisant fragment de la société… » (p. 89). C’est choisir d’accompagner le personnage dans son errance amoureuse, typique de cette jeunesse de l’entre-deux qui, à défaut de pouvoir faire un mariage brillant, se rabat sur des grisettes, des femmes mariées ou des courtisanes que l’on disait « du demi-monde », celui dont Jean Lorrain a tant parlé dans ses chroniques. Cela amène Raoul de Vallonges à se trouver constamment déçu, toujours en porte-à-faux dans ses sentiments et ses désirs. Les femmes auxquelles il s’attache donnent lieu à des portraits touchants et authentiques, parfois cruels, souvent pathétiques – mais sans pathos, et c’est là tout le mérite de Jean de Tinan, de cultiver ce délicat désenchantement et cette poignante tristesse, toujours sur un mode mineur, évanescent. Pour ne pas pleurer, mieux vaut rire et s’étourdir : le jeune homme et ses amis arpentent le Paris nocturne de la Belle Époque, de cafés en music-halls, se lancent dans des conversations frivoles des heures durant et boivent plus que de raison.

En bonne compagnie

On ne peut s’empêcher de penser, avec quelque trente ans d’avance, au fameux roman de Pierre de Régnier, La Vie de Patachon : tout y est remis au goût des années vingt, mais tout était déjà présent dans Penses-tu réussir !. Il est d’ailleurs amusant de songer que Pierre de Régnier, qui était officiellement le fils d’Henri de Régnier et qui aimait tant l’œuvre de Tinan, avait pour père biologique Pierre Louÿs, meilleur ami de Jean de Tinan, et pour mère Marie de Régnier, qui peu avant la naissance de son fils avait eu une aventure avec… Jean de Tinan ! Si ce dernier n’est pas le père naturel de Pierre de Régnier, il est du moins un peu son père spirituel… Les écrivains sont de toute façon très présents dans Penses-tu réussir !, ce dont on ne peut que se réjouir : plonger dans une époque et un univers où tout, semble-t-il, est littérature, n’est-ce pas le rêve de tout amateur « fin-de-siècliste » ?

Source : (lesseptembriseurs.blogspot.co.ke)
Source : lesseptembriseurs.blogspot.co.ke

La préface est dédiée à Maurice Barrès, le livre entier à Pierre Louÿs, les différents chapitres à André Lebey, écrivain proche de Tinan, à Jean Lorrain, à Willy, à Henri de Régnier… C’est tout le petit monde décadent et symboliste qui est présent ici, grâce également aux critiques louangeuses de Mallarmé, de Rachilde ou encore de Paul Léautaud, et c’est toute la littérature de la seconde moitié du XIXe siècle qui défile. Au gré des réflexions de Raoul de Vallonges, on se moque gentiment des Parnassiens en général (« – J’ai la flemme, dit Vallonges. […] Qu’tu fais d’beau ? – J’fais un sonnet sur la rime en omphe aux quatrains. – J’crains qu’tu n’aies des tendances un peu parnassiennes… – On l’dit. », p. 100-101) et de Coppée en particulier (encore une reprise satirique du Banc, p. 106 : « Nous dirons que ceux qui, sans compromis, aiment incurablement sont rares, prédestinés, mais il y en a, et je ne les trouve peut-être pas si ridicules. »), on fait allusion au grand succès de Marcel Prévost, Les Demi-vierges, quand Raoul de Vallonges cherche à se marier (« Vers la fin de l’hiver, je fus un peu lassé des « visites », et des petits sourires qu’ont les demi-vierges pour les quarts d’agents de change […]. », p. 60), on cite Verlaine… Penses-tu réussir ! est donc un livre de fin lettré écrit par un auteur de seulement vingt-deux ans !

Le mot de la fin

Il est toujours difficile de conclure… Si vous n’êtes pas encore convaincu(e) qu’il faut lire Penses-tu réussir !, quels arguments nous reste-t-il à donner ? Peut-être pourrions-nous encore insister sur l’étonnante modernité de ce livre, qui, bien qu’ancré solidement dans les mentalités de son temps (notamment sur la vision assez conservatrice des relations hommes-femmes dans la société, que certains diront misogyne), parle de l’amour et de la sexualité avec une grande liberté de ton et présente une jeunesse – masculine – déjà très proche de celle d’aujourd’hui, dans ses préoccupations mais aussi dans son langage, ce qui rend le roman d’autant plus accessible. Peut-être pourrions-nous vous inciter à regarder l’adaptation cinématographique du roman par Jean-Paul Civeyrac, sous le titre Le Doux Amour des hommes (2002), mais nous ne l’avons pas vue. Ou bien il ne nous resterait plus qu’à citer le texte lui-même : comme le fait remarquer la romancière Anna Rozen dans sa préface, le livre de Tinan est un remarquable répertoire de citations et l’on pourrait en relever à toutes les pages, toutes plus « rutilantes » les unes que les autres, selon le mot de Rachilde. Ne pouvant les relever toutes, nous vous laisserons sur celle-ci, qui ne manquera pas de susciter de profondes méditations : « Silvande, reprit Vallonges, m’expliqueras-tu pourquoi moi, qui habite rue de Médicis [le long du jardin du Luxembourg], j’éprouve le besoin, lorsque je me trouve aux boulevards vers minuit, de passer par la place Pigalle pour rentrer ? C’est un rite. » (p. 101)

Source : librosophia.com
Source : librosophia.com

N.B. Nous vous signalons une interview très intéressante de Jean-Paul Goujon, biographe de Tinan et éditeur de son Journal intime chez Bartillat, par Lucie Laval (qui a rédigé un mémoire sur Jean de Tinan), sur le site « Librosophia » dont elle est rédactrice en chef. Et pour ceux qui veulent en savoir toujours plus à propos de Jean de Tinan, nous suggérons aussi la lecture de cet article sur le site « Les Septembriseurs ».

Grégory Bouak

Quelques éditions de Penses-tu réussir ! :

  • Mercure de France, 1897 (épuisée).
  • « Au Sans Pareil », 1921 (épuisée).
  • Union Générale d’Éditions, « 10/18 », tome 1 des Œuvres complètes, 1980 (épuisée).
  • Robert Laffont, « Bouquins », anthologie Romans fin-de-siècle, 1999 (épuisée).
  • La Table ronde, « la petite vermillon », 2003 (disponible).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Jean-Paul Goujon, Jean de Tinan, Plon, 1990 ; réédition revue et augmentée, Bartillat, 2016.
  • Robert Fleury, Jean de Tinan et Marie de Régnier, communication faite au Colloque Jean de Tinan, Làas et Sauveterre-de-Béarn, le samedi 15 mai 1993.

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