Le Prince des cravates (Lucien Daudet)

Le Prince des cravates (Lucien Daudet)

Lucien Daudet | Le Prince des cravates | 1908

Source : lediteursingulier.blogspot.fr
Source : lediteursingulier.blogspot.fr

Fils d’Alphonse Daudet, romancier célébrissime, et frère de Léon Daudet, écrivain et homme politique non moins célèbre en son temps, Lucien Daudet (1878-1946) a eu bien du mal à se faire un prénom. Si l’on ajoute que sa mère Julia était une poétesse de talent qui a souvent corrigé les textes d’Alphonse, et que son oncle Ernest était un historien prestigieux, on peut dire que Lucien a tellement baigné dans la littérature depuis sa naissance qu’il y a fini noyé ! Pourtant, dans la famille Daudet, le talent ne saute pas une génération et Lucien paraît donc lui aussi très tôt doué d’une grande sensibilité artistique : seulement, ainsi qu’il le reconnaîtra lui-même, il a tellement vécu au milieu des chefs-d’œuvre et a tellement été éduqué au bon goût que cela a très fortement bridé sa propre créativité. De peur de faire mauvais, il valait mieux selon lui ne rien faire ou bien s’arrêter avant d’avoir fini… De quinze à dix-huit ans, Lucien passe par l’école d’Edmond de Goncourt, qui lui transmet son savoir d’esthète et de critique d’art, puis il devient l’élève du grand Whistler, peintre ami des Daudet. Le jeune homme se met donc à peindre et l’on s’accorde à lui reconnaître du talent : il aura d’ailleurs l’occasion d’exposer ses œuvres à plusieurs reprises. Hélas, il ne nous reste presque rien aujourd’hui des dessins et des peintures de Lucien Daudet.

En littérature (tout comme en politique !), le second fils d’Alphonse a eu la bonne idée de ne pas chercher à marcher sur les traces de son père ou de son frère. Il est un grand admirateur de Robert de Montesquiou et un ami intime de Marcel Proust, dont il va très vite percevoir puis célébrer le génie littéraire. Plus tard, il sera aussi très proche de Jean Cocteau ou encore de Maurice Rostand, constituant ainsi l’une des figures les plus notables du « gai Paris » artistique de la Belle Époque puis des Années Folles. S’éloignant rapidement du roman naturaliste ou psychologique de la fin du XIXe siècle, il incarne donc une forme de modernité (il faut lire son étonnant recueil de poèmes en prose, La Dimension nouvelle), à une époque où l’on essaie d’opérer une transition entre le symbolisme et le surréalisme. Mais là encore il nous reste malheureusement très peu de choses : des quelque quinze volumes que Lucien a publiés (romans, nouvelles, recueils de lettres, biographies), seuls deux ou trois sont encore visibles aujourd’hui chez les bouquinistes et sur les sites de vente en ligne. Tous ces livres sont ceux d’un écrivain subtil et délicat mais un peu trop modeste. Après une vie discrète passée tout entière dans l’ombre des grands de son temps, à mi-chemin entre peinture et littérature, Lucien Daudet s’éteint à l’âge de soixante-huit ans juste après la Seconde Guerre mondiale et son nom sombre peu à peu dans l’oubli.

Lucien perdu et retrouvé

 

Source : gallimard.fr
Source : gallimard.fr

Ces dernières années, seuls deux ouvrages de Lucien Daudet ont été réédités : L’Inconnue (Jacques-Marie Laffont éditeur, 2010) et Autour de soixante lettres de Marcel Proust (« Les Cahiers de la NRF », Gallimard, Paris, 2012). Ces deux titres sont très utiles pour la connaissance intime de l’impératrice Eugénie, veuve de Napoléon III, et pour celle de l’auteur de La Recherche. Cependant, outre qu’ils confirment le statut d’éternel second de Lucien, dont l’œuvre semble ne pas pouvoir exister si elle ne parle pas de celle des autres, ces livres occultent hélas entièrement son travail de nouvelliste et de romancier. Cette part de son œuvre est restée très secrète : à titre d’exemple, son premier roman, Le Chemin mort, après avoir très vite disparu des librairies, a même été retiré de la bibliographie de Lucien Daudet pendant des années ! C’est pourquoi la récente réédition du Prince des cravates, dans la collection « la petite vermillon » de La Table ronde, constitue une aussi bonne surprise : enfin l’on peut voir ce qu’écrit Lucien lorsqu’il s’essaie au genre dans lequel ont brillé son père Alphonse et, si l’on en croit le très flagorneur Marcel Proust, son frère Léon !

Depuis Le Chemin mort, qui évoque de façon à peine voilée la question de l’homosexualité, jusqu’au diptyque Les Yeux neufs / L’Âge de raison, qui relate l’enfance de l’écrivain, les récits de Lucien Daudet contiennent une forte part autobiographique et Le Prince des cravates, paru en 1908 (la même année que Le Chemin mort), semble ne pas faire exception à la règle, révélant bien des choses de son auteur. Sans trop s’avancer, on peut dire qu’il y a sans doute beaucoup du jeune Lucien Daudet dans le personnage d’Albert Salvage, héros éponyme de la nouvelle, et c’est certainement ce qui le rend aussi authentique. Dandy fortuné un peu trop soucieux de son apparence – comme le notait Jules Renard à propos du frère de Léon – et indolent jusqu’à la paresse, il est néanmoins capable pour échapper au service militaire de déployer une énergie impressionnante. Orphelin depuis l’âge de douze ans, élevé par une grand-mère qui le gâte et l’idolâtre, il semble souffrir bien peu de l’absence de ses parents et ne rêve que de faire un brillant mariage qui lui assurera l’opulence et l’oisiveté jusqu’à la fin de ses jours. Afin de croiser du beau monde et de se faire admirer par autre chose que des miroirs, il accepte donc l’invitation d’un vieil ami de son père, le très riche lord Archibald, à venir passer des vacances dans sa propriété près de Londres, où il retrouve la ravissante lady Archibald, aussi appelée « Guanhamara »…

Chez les heureux du monde ?

 

Source : fr.wikipedia.org
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Et l’auteur de nous entraîner alors avec un plaisir évident – mais toujours tempéré d’une pointe de flegme, parce que tout de même il ne faudrait pas s’abaisser en se montrant trop enthousiaste ! – de salon en salon, dans la belle société où l’on ne porte que des noms à particule, où l’on est toujours à la pointe de la mode et où les Français se piquent de parler anglais, avec les mises en italiques de rigueur qui soulignent avant tout leur grande prétention. Lucien Daudet, certes issu d’une famille roturière du côté de son père, mais ayant grandi au milieu des princesses et des impératrices, l’admet volontiers : oui, il est snob, tout comme son ami Marcel Proust, son mentor Robert de Montesquiou ou encore le romancier mondain Paul Bourget, idole de ces dames… Dans son monde et dans celui de l’élégant « Prince des cravates », c’est le règne du luxe et du paraître. Mais, et c’est là qu’intervient le meilleur, l’humour et la dérision ne sont pas absents pour autant, bien au contraire : tous les personnages se révèlent en effet affligés d’un profond ridicule et personne n’échappe à cette réjouissante foire aux vanités !

Albert profite de l’aveuglement – volontaire ? – du vieux lord pour séduire de façon éhontée sa jeune et jolie femme, qui paraît un tantinet stupide et surtout d’un romantisme de bien mauvais goût. Mais le jeune fat se voit bientôt puni par l’objet même de son orgueil car sa maîtresse se laisse très vite aller, grossit et enlaidit à vue d’œil, devenant en seulement deux ans une femme très ordinaire, désespérément bourgeoise sous son titre de noblesse. Du coup, en homme pratique, le héros songe à se rabattre sur la fille de Guanhamara, garantie d’une excellente situation, tant matérielle que sociale ; mais il oublie qu’il n’est pas le seul prétendant en lice et que le monde n’en a pas que pour « le bel Albert Salvage » ; en outre, son désir d’épouser la fille offre à la mère délaissée une excellente occasion de se venger en refusant avec une innocence feinte. Se laisse-t-il abattre ? Bien sûr que non, puisqu’il n’a jamais éprouvé le moindre sentiment, ni pour la mère ni pour la fille ! Il est simplement vexé, piqué au vif d’avoir été rejeté, et laisse tomber toute cette aventure anglaise en concluant de façon lapidaire : « C’est ce qu’on appelle une gaffe ! ». Et le voilà de nouveau dans la course…

Un auteur à redécouvrir

 

Source : flickr.com
Source : flickr.com

Le style de Lucien Daudet dans cette première œuvre est plutôt sobre, loin des exubérances qui ont marqué la fin du siècle précédent, mais il n’en est pas moins raffiné et incisif, sachant croquer en quelques traits des personnages vivants et savoureux. L’histoire n’est pas originale mais elle est charmante, douce-amère, pleine de l’expérience mondaine du jeune écrivain, dont le ton est toujours teinté d’une ironie un peu désenchantée. On ne peut alors que regretter que la réédition de 2016 ne propose qu’une seule nouvelle, tandis que la version parue en 1910 en contenait quatre.  En guise de compensation, l’édition de La Table ronde établie par Jean-Christophe Napias propose des annexes fort bienvenues, constituées d’une bibliographie actualisée et commentée ainsi que de deux articles critiques de Proust sur Lucien Daudet, au sujet du Prince des cravates et du Chemin mort. Ce petit livre est donc à recommander vivement, en espérant qu’il nous sera donné à nouveau, dans un avenir proche, de lire du Lucien Daudet…

Grégory Bouak

Quelques éditions du Prince des cravates :

  • Mercure de France, 1908 (épuisée).
  • Ernest Flammarion, 1910 (épuisée).
  • La Table ronde, « la petite vermillon », 2016 (disponible).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Jean-Paul Clébert, Une famille bien française : les Daudet 1840-1940, Presses de la Renaissance, 1988.
  • Marcel Proust, Mon cher petit : lettres à Lucien Daudet, présentation de Michel Bonduelle, Gallimard, 1991.
  • Stéphane Giocanti, C’était les Daudet, Flammarion, 2013.

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