Le Roman d’un jeune homme pauvre (Octave Feuillet)

Le Roman d’un jeune homme pauvre (Octave Feuillet)

Octave Feuillet | Le Roman d’un jeune homme pauvre | 1858

Source : bibliotheques.paris.fr
Source : bibliotheques.paris.fr

Gloire du théâtre français sous le Second Empire, au même titre qu’Eugène Scribe ou Émile Augier par exemple, Octave Feuillet (1821-1890) fait lui aussi partie de ces nombreux écrivains totalement oubliés aujourd’hui après avoir connu une très grande renommée de leur temps, et dont on trouve ici et là le nom sur un panneau de rue d’une ville de province. Membre de l’Académie française, comme il se doit, Feuillet a eu le privilège d’être le premier à intégrer cette prestigieuse maison en tant que romancier, puisqu’il écrivait également des romans, adaptant ses textes dramatiques sous forme romanesque et réciproquement, sans qu’on puisse vraiment faire la distinction entre l’un et l’autre hormis quelques considérations de typographie et de mise en page. Ses histoires mélodramatiques et édifiantes, pleines de rebondissements et de coups de théâtre, destinées à faire frémir et pleurer les bourgeois avant de les réconforter par une bonne leçon de morale, lui ont valu, comme il se doit, quantité de louanges et de moqueries ainsi qu’une place de choix parmi les principaux représentants du genre « idéaliste ». La présentation de l’éditeur Tallandier le qualifie d’auteur « très célèbre, celui que s’arrachait un public recherchant l’idéalisme et l’intention moralisatrice ». Même François Coppée, qui sait bien tout ce qu’il lui doit et qui a été son confrère à l’Académie pendant six ans, l’égratigne gentiment dans son conte en prose « Un sujet de pièce », où une histoire mélodramatique est rejetée car ressemblant trop à Julie d’Octave Feuillet…

Son titre le plus connu, Le Roman d’un jeune homme pauvre (1858), rentre pleinement dans cette catégorie et a reçu un accueil des plus fervents tant en librairie que sur la scène, bénéficiant au fil des décennies de très nombreuses rééditions. Le titre en lui-même a connu une postérité indéniable en se trouvant décliné, au premier comme au second degré, chez Eliacim Jourdain (Le Roman d’un pauvre jeune homme, parodie du livre de Feuillet, 1859), Victor Cherbuliez (Le Roman d’une honnête femme, 1866), Edmond About (Le Roman d’un brave homme, 1880), Henri de Régnier (Les Vacances d’un jeune homme sage, 1903), Alfred Vallette (Le Roman d’un homme sérieux, 1943), et sans doute chez bien d’autres encore… Pourtant, même les critiques les plus acquis à la cause de l’auteur ont considéré ce roman comme son plus faible, tant l’on s’y noie sous le déluge de bons sentiments et surtout d’invraisemblances dramatiques qui nuisent à l’adhésion du lecteur. Cela dit, il reste que ce livre est quasiment le seul que l’on puisse encore trouver aisément aujourd’hui et, du coup, probablement le seul que liront les quelques rares personnes intéressées : c’est pourquoi nous choisissons de parler de celui-ci.

Un (trop ?) joli conte

 

Source : fr.wikipedia.org
Source : fr.wikipedia.org

Au début de l’histoire, le jeune marquis de Champcey d’Hauterive perd brutalement ses parents et sa fortune suite à des transactions malheureuses. Il doit renoncer à tout et, heureusement pour lui, son éducation rigoureuse lui a donné le tempérament nécessaire pour supporter cette épreuve. Il rejette superbement la proposition de s’abaisser à faire un mariage d’argent et, sur le conseil de son notaire, il accepte de se mettre au service d’une riche et excentrique famille bretonne, les Laroque d’Arz, en tant que modeste intendant, sous le nom de Maxime Odiot. Personne ne doit connaître la véritable identité du jeune homme, qui, par un travail et une probité sans faille, espère faire oublier la déchéance de sa famille et assurer à sa jeune sœur une dot honorable. Dans ce roman, l’auteur semble donc vouloir célébrer le triomphe de l’abnégation et du sens de l’honneur : un esprit vraiment aristocratique, dont l’idéal était d’abord celui de servir, pourrait en effet se plier à une telle contrainte et forcer l’admiration en relevant le défi jusqu’au bout. Mais, et c’est là le principal défaut du livre, qui lui a valu ensuite tant de critiques, le point de départ réaliste est vite oublié au profit d’une histoire excessivement romanesque. Ceux qui s’attendaient à lire, avec un pareil titre, du Jules Vallès avant l’heure, ou même de l’Alphonse Daudet, en seront pour leurs frais : la misère du jeune homme ne dure en réalité qu’une journée, durant laquelle il mange de l’herbe dans un jardin public puis meurt davantage de honte que de faim parce qu’il doit dévorer en cachette le morceau de pain dont sa sœur, protégée de tout dans sa pension religieuse, n’a pas voulu… On est certes loin de Jean Valjean !

Parce qu’il a fait le bon choix, celui de la droiture et du sacrifice, prononçant le mot « honneur » à toutes les pages – Feuillet est un grand admirateur de Corneille et un adepte du sublime façon tragédie classique -, Maxime va être d’emblée et définitivement récompensé en voyant peu à peu tomber tous les obstacles sur sa route. Au contraire, on se doute que s’il avait fait le mauvais choix, par exemple celui d’accepter des mariages intéressés pour lui et pour sa sœur, il aurait connu un douloureux supplice et une longue suite de catastrophes. Au lieu de cela, il s’adapte aisément à sa nouvelle vie, gagnant la confiance de la maîtresse de maison, qui ne peut qu’apprécier le haut degré de culture et d’éducation de son intendant, et se faisant vite aimer des autres serviteurs pour sa modestie et son sens de la justice. Bien sûr, afin de maintenir un minimum de tension dramatique, il faut tout de même quelques contrariétés ici et là : la jeune Marguerite Laroque d’Arz, fiancée potentielle, belle, intelligente et riche, se montre d’abord froide et dédaigneuse, très farouche ; puis entre en scène un prétendant qui pourrait damer le pion à Maxime, M. de Bellevan, vulgaire, bête et méchant. Enfin, une jeune institutrice, Mademoiselle Hélouin, va faire des avances à Maxime et, se voyant rejetée, va tenter de se venger de lui, en accord avec M. de Bellevan. Heureusement, le héros va aussi faire la connaissance d’une vigoureuse châtelaine de quatre-vingt-huit ans, Mademoiselle Jocelynde de Porhoët-Gaël, issue d’une très ancienne et très noble famille, qui va devenir son amie et son alliée : ensemble, ils vont œuvrer au triomphe final des valeurs !

L’art de Feuillet

 

Source : collectionnelson.fr
Source : collectionnelson.fr

Nous parlions récemment du Maître de forges de Georges Ohnet, de ses grosses ficelles théâtrales, de ses grandiloquences, de ses personnages secondaires caricaturaux et burlesques : tout était déjà présent vingt ans plus tôt chez Octave Feuillet. Beaucoup de choses semblent en effet héritées de ce fameux Roman d’un jeune homme pauvre, livre matriciel à plus d’un titre, parangon de l’idéalisme si décrié par Zola, Huysmans et les naturalistes : personnages issus de la bonne société et surtout pas des classes populaires ; types théâtraux que l’on peut réduire à un ou deux traits de caractère et qui ne semblent pas évoluer dans le monde complexe de la « vraie » vie (ici, il s’agit par exemple de Madame Aubry, vieille veuve ruinée et aigrie, réduite à une litanie de plaintes, ou encore de Madame Laroque, millionnaire oisive et fantasque qui a une passion pour les pauvres, dont elle envie le destin – croit-elle – romanesque !) ; décor qui semble lui aussi coupé du monde et qui renforce la dimension artificielle de l’intrigue ; coïncidences et retournements de situation totalement invraisemblables. En effet, dans cette propriété bretonne bien éloignée de l’environnement habituel du héros et où apparemment rien ne devait se passer, Maxime va découvrir, grâce à sa vieille amie Mlle de Porhoët, qu’il a en fait été spolié de sa fortune par un monsieur qui n’est autre que… le doyen de la famille des Laroque d’Arz ! L’argent lui revient donc de droit et il peut en tout bien tout honneur épouser l’héritière de la famille ; comme si, en l’envoyant là-bas, le notaire M. Laubépin, sorte de deus ex machina, savait déjà ce qui attendait Maxime : tout cela n’était qu’un test, pour voir si le jeune marquis était vraiment un noble « comme il faut » !

Cependant, si la dimension édifiante de ce livre peut prêter à sourire, il faut essayer de s’extraire de la polémique récurrente opposant réalisme et idéalisme, systématiquement au détriment du second. L’école réaliste puis naturaliste s’étant imposé dans la critique comme la « bonne » littérature, il semble que les romans dits « idéalistes » doivent être rejetés essentiellement à cause de leur refus de décrire la « réalité ». Si l’on suit ce raisonnement, il faudrait alors jeter dans les poubelles de l’Histoire littéraire toutes les comédies et les tragédies, depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle, car c’est principalement de ces deux genres-là que le roman idéaliste se fait l’héritier. Le choix de personnages et de situations extrêmes, meilleurs ou pires que dans la réalité, participent d’un désir d’élever le lecteur ou de le captiver, à des fins didactiques ou divertissantes, tout simplement. Ce type d’ouvrage permet également de prendre la mesure de l’état d’esprit d’une époque, et à ce titre Octave Feuillet permet bien de rendre compte des goûts du public sous le Second Empire et aux débuts de la IIIe République. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, quelque temps plus tard, Paul Bourget en reprend l’essentiel de la trame et la remet au goût du jour dans son roman le plus célèbre, Le Disciple (1889). Écrit dans un style limpide, à la fois sobre et élégant, pas assez long pour être ennuyeux – au contraire des romans dits « populaires » -, Le Roman d’un jeune homme pauvre mérite d’être lu, sinon pour le plaisir, au moins pour approfondir sa connaissance de la littérature du XIXe siècle.

Post-Scriptum

 

Source : unifrance.org
Source : unifrance.org

La dernière édition du livre d’Octave Feuillet, datant de 1976, est due à la Librairie Jules Tallandier dont la collection « nostalgie », avec un catalogue affichant par ailleurs les noms de George Sand, Jules Sandeau, Victor Cherbuliez, André Theuriet et bien d’autres, semble entièrement dévolue au genre du roman idéaliste (au même titre que la Collection Nelson, qui a elle aussi repris Le Roman d’un jeune homme pauvre). La profession de foi de cette collection, affichée en deuxième de couverture, est un grand moment de comique involontaire – ou pas ? – et nous n’avons pas pu résister au plaisir de la livrer ici pour alimenter vos rêveries : « Grands succès à l’époque de leur parution, introuvables en librairie encore très récemment, NOSTALGIE fait revivre les romans qui enchantèrent nos parents. Des ouvrages que certains vont redécouvrir comme le vivant témoignage d’une époque fascinante et à jamais révolue. Conçus par des auteurs dont les noms sont gravés dans toutes les mémoires, ces romans peignent avec réalisme les passions humaines qui sont éternelles. Écrits dans une langue très sûre, construits avec rigueur, ils sont l’œuvre d’écrivains qui avaient une connaissance profonde de la psychologie des êtres qu’ils mettaient en scène. Des problèmes de toujours situés dans des cadres de jadis où évoluent des personnages qui brossent magistralement le décor d’une société et nous restituent son ambiance avec une passion qui nous les rend très proches. » Tout un programme !

Grégory Bouak

Quelques éditions du Roman d’un jeune homme pauvre :

  • Michel Lévy frères, 1858 (épuisée).
  • Calmann Lévy, 1879 (épuisée).
  • Collection Nelson, 1929 (épuisée).
  • Librairie Jules Tallandier, collection « nostalgie », 1976 (épuisée).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Jean-Marie Seillan, Le Roman idéaliste dans le second XIXe siècle : Littérature ou « bouillon de veau » ?, Classiques Garnier, 2011.

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