Sapho (Alphonse Daudet)

Sapho (Alphonse Daudet)

Alphonse Daudet | Sapho | 1884

Source : amazon.fr
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La Chèvre de Monsieur Seguin, Les Lettres de mon moulin, Tartarin de Tarascon, éventuellement Le Petit Chose, voilà tout ce qu’il reste aujourd’hui d’Alphonse Daudet (1840-1897), auteur provençal, régionaliste, sympathique mais un peu daté… Nous caricaturons à dessein, mais pour l’essentiel c’est cela ! Bien entendu, les amateurs de littérature fin-de-siècle en savent beaucoup plus et les initiatives ne manquent pas pour faire redécouvrir cet auteur, dont la popularité ne s’est jamais démentie mais dont l’image s’est effritée au point de devenir extrêmement partielle et relativement peu fidèle à la réalité. Les travaux de Roger Ripoll (responsable de la publication des trois volumes d’Œuvres de Daudet dans la « Bibliothèque de la Pléiade »), ceux d’Anne-Simone Dufief (auteure d’une thèse consacrée à « Daudet romancier » ainsi que de plusieurs biographies aisément accessibles), ceux de Gabrielle Melison-Hirchwald et de l’ensemble de l’Association des Amis d’Alphonse Daudet (qui organise chaque année un colloque à Fontvieille), contribuent largement à faire vivre la mémoire de l’écrivain. Cependant, ses gros romans de « mœurs parisiennes », de Fromont jeune et Risler aîné au Nabab en passant par Jack et Les Rois en exil, sont passablement oubliés aujourd’hui. Heureusement qu’il y a Sapho, disponible en édition de poche et parfois proposé aux élèves par des professeurs de lycée, pour rétablir un peu la balance et nous donner à voir, derrière le Daudet « provençal », le Daudet « bohème », le Daudet « parisien », voire le Daudet « décadent » !

Nimbé d’un parfum de scandale et d’érotisme, ce roman s’inspire d’un épisode de la vie de l’auteur, à savoir sa liaison avec Marie Rieu, de 1861 à 1867, liaison tumultueuse faite de ruptures violentes et de réconciliations non moins mélodramatiques. Bien que Marie soit attachée à la vie en ménage et tente de créer autour de son amant une atmosphère de respectabilité bourgeoise, leur relation repose avant tout sur de furieuses parties de débauche, tous deux étant experts en ce domaine : avant Alphonse, Marie a connu quantités d’autres liaisons, notamment avec des hommes célèbres tels Nadar ou Banville, et pendant sa relation avec elle, Daudet la trompe régulièrement avec d’autres femmes. En 1866, il annonce ses fiançailles avec Julia Allard, saisissant l’occasion qui lui est donnée de « se ranger » et de pouvoir enfin mener une vie confortable, tout entière vouée à l’écriture ; mais lorsqu’elle apprend la nouvelle, Marie n’est pas prête à le laisser partir. Elle lui réserve des scènes horribles, menaçant de se tuer, tentant de le poignarder, pleurant, hurlant, se roulant par terre, passant des heures couchée devant sa porte… Pendant des mois, Daudet est terrifié à l’idée de tomber sur Marie alors qu’il est en compagnie de son épouse, craignant de subir l’humiliation publique ou le jet de vitriol, jusqu’à ce jour de 1868 où il apprend la mort de la jeune femme, probablement de la syphilis dont il est lui-même atteint.

Portrait de l’artiste en décadent

 

Source : atramenta.net
Source : atramenta.net

Sapho, on l’aura compris, est donc la contribution de Daudet à un genre très en vogue à la fin du XIXe siècle : le roman de « femme fatale ». Barbey d’Aurevilly a joué le rôle de précurseur avec Une vieille maîtresse en 1851, proposant déjà un personnage mémorable de femme vampirisante, sensuelle et redoutable, dont le héros ne parvient pas à se débarrasser. Plus près de Sapho, on trouve aussi La Glu de Jean Richepin (1881), et entre-temps il y a eu l’incontournable Hérodias, l’un des Trois Contes de Flaubert (1877), où apparaît la figure cruelle de Salomé, qui fascinera tant Gustave Moreau, Jean Lorrain ou encore Oscar Wilde. Alphonse Daudet, que l’on connaît davantage comme écrivain naturaliste situé à mi-chemin entre Zola et les Goncourt, se rapproche donc ici des écrivains dits « décadents ». A ce titre, il faut rappeler que l’année 1884 est sans doute la plus représentative de cette tendance : Monsieur Vénus de Rachilde, Le Crépuscule des dieux d’Élémir Bourges, Le Vice suprême de Joséphin Péladan (encore un roman de femme fatale), et bien sûr A rebours de Huysmans… Quel millésime !

L’intrigue de Sapho, comme souvent dans ce type de roman, est très simple : un jeune Provençal encore relativement « innocent », Jean Gaussin, monte à Paris pour ses études et fréquente le monde des artistes parisiens, ses cafés, ses bals costumés et ses parties de campagne dominicales. Lors d’une réception, il rencontre la courtisane Fanny Legrand, surnommée « Sapho » parce qu’elle a servi de modèle à une statue du même nom, sculptée par le célèbre Caoudal. Dès cette première rencontre, Jean est réticent mais il se retrouve très vite envoûté, incapable de résister. Ce sera là toute son histoire, longue spirale descendante qui l’entraînera jusqu’au point de non-retour. Beaucoup plus âgée que lui même si elle est encore très séduisante, Fanny sent bien que Jean sera son dernier amour et elle ne compte pas le laisser filer. Elle tisse peu à peu sa toile autour de lui, entre chatteries câlines et chantage insidieux, entre moments de douceur familiale d’une véritable sincérité et crises de violence effrayantes. Bientôt, Fanny arrive à convaincre son amant de s’installer avec elle et il sera même question un peu plus tard d’adopter un enfant abandonné.

Amour et dépendance

 

Source : geudensherman.wordpress.com
Source : geudensherman.wordpress.com

Jean se retrouve d’autant plus sous emprise que cette relation est en grande partie inavouable : il sent bien que c’est avant tout un lien charnel, et non sentimental, qui l’unit à sa maîtresse. La honte qu’il éprouve à parler de son couple devant ses collègues, ses amis – qui sont d’ailleurs pour la plupart d’anciens amants de Fanny – et surtout devant sa famille, le conduit alors à s’isoler de plus en plus, ce qui ne peut que ravir « Sapho ». En outre, cette relation de dépendance mutuelle se nourrit de l’orgueil et de la jalousie maladive qui s’emparent de Jean lorsqu’il prend connaissance du passé trouble de sa compagne, qui semble avoir couché avec tous les hommes célèbres du moment, du sculpteur à l’ingénieur, du poète au sinistre héros de fait divers… Et tandis que tout le monde attend de lui qu’il se marie avec une jeune femme comme il faut, non qu’il perde son temps avec une courtisane, Jean continue de s’enfoncer, de s’engluer. Une sourde rancœur gangrène peu à peu le jeune homme, qui rêve d’une vie et d’une carrière honorables ainsi que d’un brillant mariage. Il confie alors ses projets de départ à Fanny mais sans jamais les mettre à exécution, se sentant toujours coupable devant la tristesse de sa maîtresse à l’idée qu’il la quitte, et finissant toujours par céder aux caresses de la femme experte.

Cette inversion du rapport habituel entre dominant et dominé, qui met en scène une femme forte et tyrannique face à un homme dévirilisé (la jeunesse, la beauté et la grâce de Jean, avec sa peau fraîche et ses boucles blondes, l’amènent plusieurs fois à être comparé à une femme), est un véritable topos de la littérature décadente : Daudet, sans nécessairement s’inspirer de tel ou tel autre auteur, semble peu s’éloigner de la mode du temps. Cependant, il fait preuve de plus de subtilité qu’il n’y paraît au premier abord, proposant des personnages loin d’être manichéens : à certains moments, Fanny peut se montrer réellement émouvante, capable d’une grande compassion et d’une profonde générosité, toute à sa soif d’affection et à sa recherche d’un foyer uni ; à d’autres, le lecteur peut aussi se sentir de la sympathie pour Jean alors qu’il l’avait méprisé auparavant pour sa faiblesse et sa lâcheté. En effet, le jeune homme semble avant tout victime d’une terrible pression, porteur des attentes de sa famille dont l’exploitation agricole en Provence est sur le point de péricliter. Jean doit satisfaire les espérances de son père, homme sévère et taciturne, à la fois en obtenant un poste brillant dans un consulat et en faisant un beau mariage ; par son succès, il doit compenser à la fois la tristesse de voir sa mère frappée d’une maladie invalidante et l’humiliation d’être le neveu d’un demi-fou qui a dilapidé la fortune familiale. Pour couronner le tout, il doit répondre aux demandes d’amour de sa maîtresse, qui paraît insatiable, et essayer de la quitter sans la faire souffrir… L’échec est donc inévitable, Jean Gaussin étant beaucoup plus proche de Lucien de Rubempré que d’Eugène de Rastignac !

Un coup de maître

 

Source : amispatrimoinedraveil.org
Source : amispatrimoinedraveil.org

Avec Sapho, Alphonse Daudet, déjà habitué à la gloire, connaît sans doute sa plus grande réussite. Une fois de plus, le vieil Edmond de Goncourt se lamente au sujet des chiffres de vente faramineux atteints par son cadet, mais cela ne l’empêche pas de féliciter ce dernier avec sincérité et de convenir que Sapho est ce qu’il a fait de mieux. A vrai dire, tout le monde, depuis Zola jusqu’à Maurras, s’accorde à reconnaître que ce nouvel opus est le meilleur d’Alphonse Daudet, à la fois le mieux écrit et le plus mieux composé. Connu pour livrer au public des volumes très épais, ce que Flaubert et Goncourt lui ont souvent reproché, l’auteur du Nabab a publié cette fois-ci un roman court, direct et incisif, dont pas une page n’est à jeter. Régulièrement accusé de « facilité » et d’excès de bons sentiments, soupçonné d’emprunter à Zola son goût pour la critique sociale et à Goncourt son fameux « style artiste », Daudet trouve ici un juste équilibre. Son intrigue très restreinte et sa focalisation sur les ressentis et les impressions peuvent faire penser aux romans des frères Goncourt mais il n’en oublie pas pour autant de conférer à son livre une véritable dimension dramatique – sans employer le ton moralisateur et un peu lourd que l’on trouve dans certains de ses autres titres. Pas de mièvrerie, pas de scènes larmoyantes, mais un tragique sec, brutal et plombant. Le style est plus exigeant que d’habitude, proposant de très beaux passages de poésie mélancolique, tout en évitant de verser dans la préciosité et dans les excès « décadentistes » que l’on peut déplorer à la même époque chez d’autres écrivains.

En outre, Daudet a su créer une nouvelle fois des personnages secondaires hauts en couleurs comme il en a le secret, et ce sont ces personnages qui permettent de rehausser encore le couple principal. On pense bien sûr au sculpteur Caoudal, truculent et bien décidé à profiter de la vie jusqu’au bout, mais surtout à l’oncle Césaire, sorte de grand enfant à la fois attachant et insupportable. Capable de ruiner sa famille en une journée sur un coup de tête ou une énorme étourderie, il est capable également de susciter un amour pur et profond, celui de Divonne, qui en l’épousant lui a apporté la rédemption. Il sait aussi faire preuve d’une étonnante lucidité et d’une grande intelligence lorsqu’il analyse la situation de son neveu. On ne peut alors s’empêcher de penser à Daudet lui-même, qui semble s’être représenté autant dans la figure de Césaire que dans celle de Jean, deux doubles potentiels incarnant l’échec qu’il est parvenu à éviter dans sa vie (sachant que l’oncle Césaire s’en sort plutôt bien à la fin du roman).

Un auteur tourmenté

 

Source : letaphophile.wordpress.com
Source : letaphophile.wordpress.com

« Homo duplex« , à la fois homme du Sud et du Nord, tête folle et tête pensante, spontané et calculateur, l’auteur de Sapho a toujours eu de la sympathie pour ses Tartarin et ses Numa Roumestan, sentant de quels excès il était lui-même capable, et dans quels gouffres il pouvait basculer. Des années de bohème et de luxure frénétique lui ont valu la maladie qui le tuera lentement et douloureusement pendant quinze ans, une maîtresse redoutable dont il a eu le plus grand mal à se débarrasser, ainsi que des dettes très lourdes qui auraient pu avoir raison de lui et de sa carrière s’il n’avait pas rencontré Julia Allard. Celle-ci, aidée par des parents plus que compréhensifs, va s’employer à bâtir un rempart autour de son mari comme pour le protéger de lui-même et, avec l’accord de ce dernier, l’enchaîner à sa table de travail pour faire de lui un auteur à succès, alors qu’il aurait pu finir poignardé dans un bouge sordide…

Émaillé de scènes fortes et mémorables, que le talent d’évocation de Daudet rend même inoubliables, Sapho montre donc avant tout la part sombre de l’auteur, que l’image stéréotypée du gentil écrivain provençal fait trop souvent oublier. Pour une scène radieuse où le héros retourne dans son pays natal et ouvre ses volets sur une Provence enchanteresse, paradis de l’enfance qui inspirera les récits autobiographiques de Marcel Pagnol, combien de scènes déprimantes dans une banlieue parisienne dont la morosité n’a déjà rien à envier à celle d’aujourd’hui ? Installé avec Fanny à quelques lieues de Paris pour payer un loyer moins cher, Jean prend tous les jours le train pour aller travailler et rentre le soir en traversant des paysages lépreux, tandis que Fanny l’attend dans leur petite maison pour le réconforter en de brûlantes étreintes… On se croirait dans une version sulfureuse des Promenades et intérieurs de François Coppée ! Plus loin, on trouve une scène particulièrement cruelle, plus proche de Barbey d’Aurevilly cette fois, où une ancienne camarade de Sapho, « la Rosario », courtisane devenue propriétaire d’un hôtel de passes, invite Jean et sa maîtresse à un repas en présence de sa mère et de son amant. Le lecteur a l’impression d’assister à un sabbat de vieilles sorcières, gouailleuses, méchantes, la bouche pleine de mots orduriers, passant leur temps à insulter et à humilier leurs invités, réservant toute leur tendresse à un affreux lézard importé d’une lointaine contrée, maladif et pitoyable mais traité comme un caniche de luxe…

Que dire encore de l’étrange couple de voisins avec lequel sympathisent Jean et Fanny dans leur pavillon de banlieue ? Sous leurs dehors bonhommes, tout ronds, toujours chantants et amoureux, M. et Mme Hettéma se révèlent d’un égoïsme monstrueux, ne supportant pas d’être dérangés et prêts à laisser les autres mourir plutôt que d’interrompre leur repas ou de troubler leur digestion. Et que dire enfin de ce pauvre Déchelette, dont le nom fait penser à la fois à « déchet » et à « déchéance », richissime ingénieur, dandy et jouisseur, qui refuse de tomber amoureux et multiplie les relations éphémères, mais qui rompt un jour cette habitude et laisse une femme s’attacher à lui ? Lorsqu’il désire recouvrer sa liberté et annonce à sa maîtresse qu’il va la quitter, celle-ci se jette par la fenêtre. Alors, Déchelette, qu’on croyait insensible, sombre dans une terrible dépression et, rongé par la culpabilité, finit par se tuer à son tour. Jean en sera bouleversé jusqu’au tréfonds, voyant là une préfiguration de son propre destin et redoutant plus que jamais la réaction de Fanny lorsqu’il lui annoncera son départ… La surprise finale sera de taille !

Une œuvre à reconsidérer

 

Source : maisonsecrivains.canalblog.com
Source : maisonsecrivains.canalblog.com

Roman crépusculaire témoignant d’un « génie morbide » (selon l’expression de Michel Tournier, auteur de la préface dans l’édition GF-Flammarion), hanté par la maladie, l’échec et la mort, Sapho est finalement un livre d’un grand pessimisme, annonçant un virage dans la vie et dans la carrière de Daudet. Par la suite, le niveau d’amertume et de dégoût semble monter régulièrement d’un livre à l’autre, et le désenchantement devenir de plus en plus profond : critique acerbe de l’Académie française dans L’Immortel, divorce et déchirement de la famille à cause de la méchanceté d’une femme dans Rose et Ninette ; séparation, adultère et désespoir dans La Petite Paroisse ; corruption politique et inceste dans Soutien de famille ; Provence décrépite, inquiétante et quasi-fantastique dans Le Trésor d’Arlatan, sans oublier la description poignante de la maladie dans La Doulou ainsi que la revisitation de la mort de Marie Rieu dans le très dépressif Enterrement d’une étoile. Rien que pour cette tonalité funèbre si envoûtante, et parce que Daudet s’y livre courageusement avec tristesse et lucidité, Sapho est à lire absolument.

Grégory Bouak

Quelques éditions de Sapho :

  • Georges Charpentier, 1884 (épuisée).
  • Alphonse Lemerre, 1886 (épuisée).
  • Arthème Fayard, 1897 (épuisée).
  • Ernest Flammarion, 1912 (épuisée).
  • Librairie de France, « Ne varietur », 1930 (épuisée).
  • Œuvres III, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1994 (disponible).
  • J’ai Lu, « Librio », 1995 ; réédition, 2013 (disponible).
  • Romans, contes, récits, Presses de la Cité, « Omnibus », 1997 ; réédition, 2006 (épuisée).
  • GF-Flammarion, 2005 (disponible).

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Anne-Simone Dufief, Alphonse Daudet romancier, Honoré Champion, 1997.
  • Charles-Armand Klein, Alphonse Daudet : les pins chantants du midi, Équinoxe, « Mémoires du Sud », 2011.
  • Stéphane Giocanti, C’était les Daudet, Flammarion, 2013.

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