Le Téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur ? (Remy de Gourmont)

Le Téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur ? (Remy de Gourmont)

Remy de Gourmont | Le Téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur ? | Grasset, « Les Cahiers Rouges », 2015

Source : remydegourmont.org
Source : remydegourmont.org

Pour toute personne s’intéressant à la littérature fin-de-siècle, Remy de Gourmont (1858-1915) est une figure incontournable. Membre fondateur et pilier du Mercure de France, ami d’Alfred Jarry, mentor d’André Gide – avant que celui-ci n’en fasse son grand rival -, référence absolue de Blaise Cendrars, il compte parmi les plus brillants polygraphes de son époque. Tour à tour journaliste (La Revue des idées), poète (Divertissements), romancier (Sixtine), conteur (Histoires magiques), polémiste (Le Joujou patriotisme), essayiste (Physique de l’amour), érudit (Le Latin mystique), il est aussi l’auteur de traités sur la langue française et sur le style ; son fameux Livre des masques, qui réunit les portraits littéraires d’écrivains célèbres de son temps, fait encore autorité aujourd’hui. Trop souvent ignoré du grand public, il ne l’est heureusement pas du monde universitaire ni du monde de l’édition. L’année 2015 a été l’occasion de commémorer le centenaire de sa mort par le biais d’un grand nombre de manifestations culturelles et les rééditions de ses œuvres se font de plus en plus nombreuses, ce dont se réjouissent les amateurs. Ceux-ci ont d’ailleurs créé le Cercle des Amateurs de Remy de Gourmont (CARGO), qui fait vivre la mémoire de l’écrivain grâce à des publications régulières. Seules manquent encore, pour parfaire le tableau, une biographie complète ainsi que quelques éditions en format de poche chez des éditeurs tels que GF, Folio ou Le Livre de Poche, qui permettraient sans doute de diffuser Gourmont auprès d’un public plus large.

L’inconvénient, avec un auteur aussi varié et pléthorique, c’est que l’on risque de ne pas savoir par quoi commencer : dans chacun des domaines cités plus haut, il s’est illustré avec brio. Dans ce cas, pourquoi ne pas opter pour l’anthologie Le Téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur ?, parue en 2015 chez Grasset dans la prestigieuse collection « Les Cahiers Rouges » ? Les textes qui y sont réunis sont extraits d’un grand nombre d’ouvrages de Gourmont (citons parmi les principaux : Promenades littéraires, Épilogues, Des pas sur le sable, La Culture des idées) et ont été choisis par Vincent Gogibu, président du CARGO et responsable de la publication de la Correspondance de Gourmont aux éditions du Sandre. Précédé d’une préface dans laquelle Vincent Gogibu retrace les grandes lignes du parcours biographique, intellectuel et littéraire de Gourmont, ce choix est présenté sous la forme attractive et aisément maniable d’un abécédaire subjectif qui relie « Anarchie » à « Zola », en passant par toutes les nuances d’un esprit à la fois profond et léger, rigoureux et corrosif. Cette introduction à l’univers de Remy de Gourmont est donc tout à fait recommandable.

To the happy few

 

Source : remydegourmont.org
Source : remydegourmont.org

« Je ne puis avoir d’ennemis que ceux qui détestent la liberté, l’art et tout poésie, qu’elle soit dans le sentiment ou dans l’idée. » Cette citation, qui ouvre le recueil, dit déjà beaucoup de choses de son auteur, qui aurait pu aussi bien ajouter qu’il n’a d’ennemis que ceux qui détestent… l’intelligence ! Esprit libre et indépendant, Gourmont fait preuve en effet d’une incroyable capacité à se détacher des préjugés et des idées reçues de son temps afin de réfléchir avec hauteur et lucidité, non sans quelque malice ou ironie, sur les grandes questions littéraires, scientifiques, politiques, morales et philosophiques de son temps. Cette capacité à mener un examen critique exigeant afin de parvenir à penser par soi-même avec autant de justesse et de justice que possible, Gourmont la nommait « dissociation des idées » ; cela pourrait aussi s’appeler intelligence, tout simplement.

Les entrées retenues pour cette anthologie portent sur des sujets aussi variés que les arbres, les fleurs et les oiseaux ; les sentiments, les qualités et les défauts humains ; les institutions et les questions politico-sociales de la fin du XIXe siècle ; enfin, last but not least, les artistes et surtout les écrivains, auxquels de nombreuses pages sont consacrées. Dans ces divers commentaires, l’auteur fait preuve d’un talent certain pour l’aphorisme et l’on voudrait pouvoir relever des citations à toutes les pages. Certaines sont pleines de poésie : « L’ironie, c’est l’œil à facettes des libellules qui d’une fleur de ronce se fait un jardin seigneurial. » ; d’autres amusent par leurs apparents paradoxes : « Un hasard a donné à l’homme l’intelligence. Il en a fait usage : il a inventé la bêtise. » ; d’autres encore égratignent gentiment (« La pataphysique est une belle chose pour les gens qui s’ennuient. ») ou mordent carrément et témoignent d’une conception très élitiste de la société (« Le peuple, c’est tous ceux qui ne comprennent pas. Il y a des ducs parmi le peuple ; il y a des académiciens. Le peuple, c’est très bien composé. »).

Noblesse oblige

 

Source : lekti-ecriture.com
Source : lekti-ecriture.com

Gourmont, qui est issu d’une famille noble mais qui n’est pas riche pour autant et qui a longtemps vécu reclus dans son petit appartement parisien, est cependant bel et bien un aristocrate de l’esprit qui considère ses contemporains d’un œil sévère, jugeant impitoyablement tout ce qui lui semble tenir de la bêtise, de la vulgarité et de la lâcheté. Il faut voir comment il traite la plupart des académiciens, de Dumas à Bourget en passant par Pierre Loti, Anatole France ou encore René Doumic : si certains sont restés, la plupart ont sombré dans un oubli que Gourmont a très tôt perçu et prophétisé, sentant chez ceux qu’il dénigre une basse tendance à flatter les goûts les plus médiocres. Il faut voir au contraire les vibrants hommages qu’il rend aux auteurs qu’il aime et qu’il admire, rappelant l’importance définitive de Stendhal, célébrant la grandeur et le panache de Barbey d’Aurevilly, le courage et le talent de Mirbeau, le génie poétique de Mallarmé, rendant justice à des auteurs tels que Renard, Vallès ou encore Huysmans, qu’il estime beaucoup, permettant d’opposer assez nettement ceux qui correspondent à ses conceptions artistiques, à savoir les symbolistes (Régnier, Verlaine), aux naturalistes par exemple (Daudet, Zola). Des géants littéraires tels Hugo et Flaubert lui inspirent des jugements contrastés, signe de son absence totale d’esprit grégaire.

En politique, Gourmont prône l’abstention et certains de ses propos sur les révolutions semblent témoigner d’un esprit vaguement anarchisant. L’écrivain porte sur son époque un regard mi-caustique mi-dégoûté, dont l’ironie cache mal le désenchantement : pour lui, l’histoire de l’humanité se résume essentiellement au règne de la loi du plus fort, masqué avec hypocrisie sous les fausses promesses de la civilisation. En cela sans doute il se rapproche de Mirbeau. Révolté par la folie nationaliste de la fin du siècle, il publie en 1891 un pamphlet au vitriol, Le Joujou patriotisme, dans lequel il se déchaîne sur les idoles de Déroulède et consorts. Hélas, on ne dit pas ce qu’on veut dans la France d’après 1870 : un tel blasphème coûtera à Gourmont son poste à la Bibliothèque nationale et lui vaudra une solide rancune de la part de ses adversaires. Sur le plan religieux, il ne se montre pas moins iconoclaste : s’il reconnaît au catholicisme une indéniable capacité à ordonner la société, s’il semble même reconnaître l’importance de certains rites et traditions, il condamne régulièrement la violence et l’oppression qui accompagnent toute religion ainsi que l’abêtissement qu’elle entraîne. C’est pourquoi la ferveur et la passion que d’aucuns placent dans la foi, Gourmont préfère les placer dans l’amour de la beauté, des femmes et des œuvres d’art, à l’instar de son ami Octave Uzanne. Ainsi se montre-t-il fort éloquent et réjouissant lorsqu’il parle de sujets touchant à l’amour et à la sexualité, témoignant d’une grande liberté d’esprit et de mœurs.

Pour se mettre en appétit

 

Source : fr.wikipedia.org
Source : fr.wikipedia.org

Gourmont, dans bon nombre de ses textes, semble se poser à la fois en moraliste du XVIIe siècle ou en libertin du XVIIIe égaré dans une époque trop étriquée, trop puritaine pour lui, et en esprit visionnaire tourné vers l’avenir : son indépendance d’esprit et son humanisme annoncent plus d’un combat de notre modernité. Certes, on est libre de ne pas toujours tomber d’accord avec lui, mais force est de reconnaître que la lecture de ses morceaux choisis est des plus saines et des plus revigorantes ! Elle encourage à poursuivre l’exploration de l’œuvre de Gourmont en donnant un bel aperçu des idées qui le préoccupent et de la langue parfaite dans laquelle il a choisi de les exprimer…

Grégory Bouak

Études récentes consacrées à l’auteur :

  • Charles Dantzig, Remy de Gourmont : « Cher vieux daim ! », éditions du Rocher, collection « Les Infréquentables », 1990 ; Grasset, 2008 ; Le Livre de Poche, 2015.
  • Jean-Claude Larrat & Gérard Poulouin (dir.), Modernité de Remy de Gourmont, Presses Universitaires de Caen, 2010.
  • Christian Buat, Qui suis-je ? Remy de Gourmont, Pardès, 2014.

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